Le centenaire de la mort de Jules Verne, en 2005, a vu fleurir des expositions : dans la capitale, à la Cité des Sciences ou au Palais de Chaillot, mais aussi, bien entendu, à Nantes et Amiens, sans oublier Caen, Brest ou encore Mons, en Belgique… Rien d’étonnant non plus à ce qu’à l’approche de cette date de nombreux ouvrages aient paru. Ainsi, Jean-Paul Dekiss a retracé « l’itinéraire » de l’auteur dans « Jules Verne : un humain planétaire », Textuel, 2005. Un collectif, sous la direction de Philippe de la Cottardière, « Jules Verne : de la science à l’imaginaire », Larousse, 2004, s’est focalisé plus précisément sur l’aspect vulgarisateur de l’œuvre. Michel Serre, qui dès la fin des années 60 exposait sa fascination pour « les Indes Noires », puis est revenu plusieurs fois sur l’auteur, a publié récemment son dernier ouvrage en date sur le sujet : « Jules Verne, la science et l’homme contemporain », Le Pommier, 2003…, où il entend montrer comment Verne « exprime triplement l’enchantement du monde ».

« En relisant Jules Verne » et « Jules Verne, l’homme et la Terre », de Lionel Dupuy, deux ouvrages publiés chez La Clé d’Argent, s’inscrivent donc dans cette optique de redécouverte de l’un des grands auteurs de l’imaginaire francophone. Le point de vue que se propose de développer Lionel Dupuy est celui d’un géographe (c’est sa formation).

Le premier ouvrage annonce que son auteur va porter « un autre regard sur les Voyages Extraordinaires » (c’est son sous-titre) en effectuant une « analyse transdisciplinaire » de cinq romans : « Voyage au centre de la Terre », « le Tour du monde en 80 jours », « Le Château des Carpathes », « Vingt Mille lieues sous les mers » et « L’Île mystérieuse ».
Bon nombre d’analyses sont intéressantes dans ces études extrêmement documentées. Malgré tout, certains points m’ont, comment dire ?, laissé sur ma faim.

– Pour « Voyage au centre de la Terre », L. Dupuy fait une démonstration réussie en exposant qu’ici le voyage spatial est aussi un voyage qui remonte le temps, puisque on va passer du XIXe à la préhistoire. Toutefois, je trouve curieux qu’il n’ait pas insisté sur l’étrange choix de Verne : puisque les voyageurs souterrains s’enfoncent vers le centre de la Terre, ils devraient aller à rebours des couches géologiques. Or dans le texte vernien, à mesure qu’on longe les strates, on part du Primaire pour aller ensuite vers les époques plus récentes, Secondaire puis Tertiaire… C’est vraisemblablement voulu. Mais L. Dupuy n’évoque pas du tout cet aspect « inversé ». Autre point, l’opposition des connotations attachées aux deux volcans (Sneffels en Islande, Stromboli en Italie) n’est à mon sens pas assez développée. Parce que s’écartant du sujet ? Oui, mais alors, pourquoi l’intégrer dans une étude « géographique » ? C’est plus du domaine de l’analyse bachelardienne, telle que la réalise un Michel Serre… Quant à relever les « erreurs » verniennes, enfin, je n’ai pas trouvé cela des plus pertinents.

– Pour « le Tour du monde en 80 jours », là aussi, souligner qu’il s’agit d’une voyage dans l’espace ET dans le temps (avec l’image « tour du monde / tour du cadran » par exemple) me semble judicieux. Toutefois, de sympathiques analyses onomastiques (sur les noms Fogg ou Fix par exemple) ne tempèrent pas l’impression qu’il manque quelque chose. En effet, l’auteur annonce qu’il va se pencher sur « l’aspect de voyage initiatique », mais finalement, il développe assez peu et ne donne guère d’exemples.

– Plus satisfaisantes à mon sens sont les études du « Château des Carpathes », de « Vingt Mille lieues sous les mers » et de « L’Île mystérieuse ». Alors, parfois, c’est un peu tiré par les cheveux (comme retrouver la connotation « patraque » dans le nom du Dr Patak). Mais de nombreux points de ces études nous font réellement porter un nouveau regard sur les textes verniens. La mise en relation des symboliques du château et du volcan, et l’exploration des hypotextes (comme dirait Genette – L. Dupuy parle, lui, « d’intertextualité ») dans la première. Dans la seconde, la mise en évidence de la dialectique « prison / liberté » et surtout cette remarque que Verne mesure les distances en lieues et non en miles, alors qu’il s’agit d’un voyage aquatique – tout comme il décrit des paysages sous-marins à l’aide du vocabulaire de la géographie terrestre : là, on est bien dans l’approche d’un géographe. Enfin, dans la troisième et à mon avis la plus réussie de toutes, l’approche de L. Dupuy nous donne à voir des « colons », d’origines diverses (représentant donc l’humanité en « abrégé »), dont le débordement d’activité résume à lui seul les différents stades historiques de l’industrialisation humaine, et cela, sur cette île qui elle-même est un condensé géographique (et même « une fiction géologique »). L. Dupuy fait ressortir que l’utopie égalitaire selon Jules Verne nécessite un espace particulier. Et cela, effectivement, c’est porter un regard géographique sur l’œuvre.

Globalement, donc, et malgré des passages pas complètement au point, l’ensemble est plutôt réussi. C’est moins le cas pour le second ouvrage.

« Jules Verne, l’homme et la Terre », fait explicitement référence à Élisée Reclus, l’un des grands géographes de la fin du XIXe (une des œuvres majeures de Reclus, parue en 1905, a pour titre « L’homme et la Terre »). Au départ, pour justifier ce titre, L. Dupuy établit que non seulement Verne et Reclus étaient amis, malgré des positions politiques opposées, le second étant plus que favorable au mouvement anarchiste, mais qu’ils avaient en outre une ambition similaire (« dépeindre la Terre dans sa totalité »). Puis L. Dupuy, sur le même modèle que l’ouvrage précédent, développe cinq études de romans verniens. Il s’agit cette fois de « Cinq semaines en ballon », « Les Enfants du Capitaine Grant », « Les Indes noires », « Robur le Conquérant » et « Le Sphinx des glaces ». Le projet, encore qu’il n’a pas été clairement énoncé, étant semble-t-il de faire un lien entre la géographie reclusienne et les textes verniens.

– Si, dans la première étude, L. Dupuy évoque bien, au cours d’un des sous-chapitres, le déterminisme géographique (le paysage façonne les activités humaines, ce qui est le credo de Reclus), il va aussi longuement développer dans la veine bachelardienne déjà évoquée : ce voyage en ballon sera l’occasion pour Joe, le domestique, de « s’élever » spirituellement ; la plongée dans un lac (métaphore du liquide amniotique) devient une renaissance, etc. L’analyse de l’aspect « initiatique » des romans de Verne, annoncée dans le volume précédent et qui n’était alors guère étayée d’exemple, est ici beaucoup plus concluante. Mais cela correspond-il vraiment à ce qui est annoncé par le titre ?

– L’examen de « Les Enfants du Capitaine Grant » reprend, en la développant, et en l’adaptant à un personnage précis, Paganel, une idée qui provient de Michel Tournier (cf. « Jules Verne ou le bonheur enfoui », 1991), en soulignant l’aspect donquichottesque du héros vernien, lequel s’en va vérifier dans la réalité géographique si ce qu’il connaît par les livres est bel et bien exact. Le savant de cabinet doit se faire homme de terrain.
D’autres notations sont pertinentes, mais insuffisamment développées : ainsi, l’omniprésence du « raisonnement analogique » chez Verne lui fait par exemple utiliser fréquemment la physiognomonie, très en vogue au XIXe (on décrit les hommes à partir de leur aspect physique). Il y a visiblement, dans l’esprit de Verne, une relation entre le milieu dans lequel ils ont grandi et l’aspect physique de ces hommes. L. Dupuy suit cette piste-là, pour montrer les « limites » de Verne, dont la pensée est parfois colonialiste ; il y a du « délit de sale gueule » chez le romancier, les autochtones de telle ou telle région ne sont pas montrés comme les égaux de l’homme blanc. Cependant, le lien avec Reclus n’est pas clairement fait (on n’a aucune citation du géographe, tout au long des pages où cet aspect-là est développé). Quant à l’analyse finale de cette recherche du capitaine Grant, montrée comme une allégorie de Verne naviguant entre ses deux pères (le biologique, et le spirituel, à savoir l’éditeur Hetzel), elle est frappante, certes. Mais correspond-elles vraiment au projet que sous-entend le titre général ? Enfin, le passage (ô combien typique d’un géographe !) sur la confusion commune entre grande et petite échelle était-il réellement utile ?

– Dans l’étude des « Indes noires », L. Dupuy reparle certes du déterminisme géographique chez Verne, mais brièvement, et sans développer. Un sous-chapitre titré « la condition du mineur selon Jules Verne » n’aborde jamais vraiment le problème, ni au sens social, ni au sens métaphorique (lequel est toutefois esquissé, mais à peine : la vie de l’homme entre deux univers, le fond de la caverne et la surface) ; l’ensemble finalement se révèle décevant. Pour ce qui est de l’analyse de « Robur le Conquérant », on a un faisceau de remarques sur Verne partisan du plus lourd que l’air ou des comparaisons entre Nemo et Robur, deux « anti-héros », mais c’est bien bref, et surtout, il n’y a plus une seule référence à Reclus. La dernière partie, enfin, consacrée au « Sphinx des glaces », revient sur un thème déjà énoncé dans les études qui portaient sur « Cinq semaines en ballon » et « Les Enfants du Capitaine Grant » : le voyage comme recherche des « sources », qu’elles soient géographiques, ou liées à l’histoire d’un humain en particulier (recherche du père). Alors, les commentaires sur l’arrivée au « sphinx magnétique », moyen pour Jules Verne de dépasser et ainsi de tuer le père (ici, Edgar Allan Poe) relèvent bien plus de la psychocritique que de la mise en relation entre les travaux d’un géographe, Reclus, et l’œuvre d’un romancier, Verne.

Ce second ouvrage est beaucoup moins convaincant que le premier. Les deux dernières études notamment semblent avoir oublié toute référence à l’auteur de « L’homme et la Terre », si bien qu’on se demande un peu ce qu’elles font là, sous ce titre.

À ce problème fondamental de plan dans le second ouvrage, j’ajouterai une autre pierre d’achoppement, qui m’a bien souvent irrité au cours de ma lecture des deux volumes : la nette tendance de L. Dupuy à répéter plusieurs fois, à peu d’intervalles, quasiment la ou les mêmes phrase, quand il annonce une sous-partie, puis quand il la développe ou la conclut.
Un exemple particulièrement net (ce n’est hélas pas le seul passage de ce style) :
* annonce de la sous-partie : « La détermination du docteur Fergusson dans son aventure est à la hauteur du nom du bateau qui les mène jusqu’à Zanzibar (…) ».
* titre de la sous-partie (quatre lignes plus loin) : « Le Resolute ou la détermination affichée »
* début de la sous-partie (juste après) : « La détermination du docteur Fergusson à l’égard du projet qu’il entreprend n’a d’égal que le nom donné au bateau qui achemine les passagers et leur matériel vers le point de départ : Le Resolute (littéralement : « le résolu », « le déterminé ») (…) ». (« Jules Verne, l’homme et la terre », pp 44-45) C’est de la pure et simple auto-paraphrase.

Toutefois, et en dépit de ces faux-pas (surtout dans le second volume), les deux ouvrages regorgent d’informations, et de notations pertinentes. J’espère l’avoir bien fait sentir : leur lecture ne sera nullement une perte de temps, malgré les quelques écueils relevés.

— P’tit Mot Terré

Éditions de La Clef d’Argent
ISBN : 2-908254-45-X
ISBN : 2-908254-49-2

Ouvrages de 174 pages – 12 €

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