"Aria des Brumes" de Don Lorenjy

À l’instar du père Christophe qui, au début de « La famille Fenouillard » je crois, se targuait déjà de « faire du neuf avec du vieux », Don Lorenjy semble s’être livré, à travers ce récit d’une composition assez classique mais dont il manie les rebondissements avec une aisance enviable, à une entreprise de rafraîchissement (voire de remodelage) de quelques-uns des grands « lieux communs » de la SF, de l’âge d’or à nos jours, entreprise mise au service de ce qui a nettement été conçu comme un Bildungsroman, dans un récit pétri d’humanisme et de sensibilité. S’emparant de ces clichés, l’auteur leur offre en quelque sorte un nettoyage à sec et nous les rend, repassés et pliés à sa guise, en un costume dont il revêt l’argument suivant : Carl, homme au moins à demi artificiel, super soldat et machine à tuer de son état, est lâché, au cours d’une intervention militaire, sur la planète Aria dont une particularité – à laquelle ni ses supérieurs de l’Alliance, ni lui-même ne sont préparés – fera lamentablement capoter la mission. Or il parvient néanmoins, peu à peu, à entrer en phase avec ce nouvel environnement pour finir par en retirer un inestimable enrichissement de sa personnalité : de créature manichéenne, affectivement immature, à la fidélité caricaturale envers l’Alliance, fidélité en réalité fabriquée de toutes pièces, et ne disposant en outre que d’une mémoire sujette à caution (un personnage dira de lui qu’il est « un garçonnet (…) avec de quoi faire sauter une planète », « doté d’une banque mémorielle sélective uniquement orientée dans le sens de [sa] tâche à venir »), il deviendra un être pourvu d’empathie, capable de choisir à qui doit aller sa fidélité et possédant donc un libre-arbitre, doué du sens de l’humour, sensible aux nuances… un homme achevé, quoi.

Si passionnant que soit cet aspect de « roman d’apprentissage » (au sens romantique de « rupture entre une âme pleine d’idéaux et une réalité qui résiste », selon la définition de J. Jacobs), j’aimerais plutôt revenir sur les topoï, les « lieux communs » qui constituent le corpus SF du récit, parce que leur « écart » par rapport au cliché originel constitue également, à mon sens, une des grandes richesses du texte.
Premier topos « renouvelé », ces « furets » auxquels vont être confrontés Carl et l’équipe d’intervention lorsque, en début de roman, ils déboulent (au sens propre) sur Aria. Des parasites psychiques qui, après avoir repéré un esprit, s’y installent et se comportent dès lors comme une chambre d’écho pour les émotions – puisque se nourrissant d’icelles. Les camarades de Carl, du reste, n’y survivront pas et se canarderont joyeusement les uns les autres dès que les furets auront intégré leur esprit. Or une entité immatérielle qui se repaît des émotions, les amplifie et, lorsqu’elles sont négatives, les retourne contre les humains … On a déjà lu (on songe par exemple à « Guerre aux invisibles » d’Eric Franck Russel) ou, tiens, vu cela, comme dans « Planète Interdite », film des années cinquante à la sublime esthétique kitch, transposition évidente de « La Tempête » de Shakespeare, où un Prospero / savant fou utilise cette entité pour donner corps à sa haine des visiteurs d’outre-monde sous la forme d’un effroyable et invincible monstre / Caliban (lui-même clin d’œil au lion rugissant de la MGM). Seulement, pareille créature, il fallait avoir l’idée superbe de la transformer en la condition sine qua non permettant l’établissement d’une société non-violente fonctionnant comme une utopie anarchiste… et protégeant en outre cette société de l’intervention d’un ennemi extérieur. Voilà donc pour les furets (jolie trouvaille onomastique au passage, avec l’idée de violence féroce mais domesticable que recèle le mot) : chaque Arian doit, dès l’enfance, apprivoiser sa bestiole immatérielle, apprendre à composer avec et surtout veiller à ne pas se laisser déborder par ses émotions. Une obligation de sagesse, en quelque sorte, au sens où l’entendent Sénèque et les stoïciens : renonce à tes émotions, dangereuses car elles te font plonger dans un monde de bruit, de fureur et de confusion.
Tous les Arians cependant ne parviennent pas à composer avec leurs furets. Certains d’entre eux sont alors enlevés – sauvés ? – par une autre communauté, laquelle demeure secrète aux yeux de la plupart des habitants, qui appellent ses membres « les Traqueurs », alors qu’eux-mêmes se nomment « la Compagnie des Brumes » ou simplement « les Brumes » (celles dont il est question dans le titre). Une opération nommée le flashage est alors pratiquée, qui amène l’individu en question aux portes de la mort. Quand il en revient, son furet est désormais inopérant en tant que chambre d’écho psychique ; en revanche, « réfugié dans le cortex reptilien », il paraît avoir doté son hôte – mais ce n’est pas systématique – d’un talent qui s’apparente à un pouvoir psi : télékinésie, télépathie, don de guérison ou autres. On se retrouve alors, deuxième topos, face à une équipe évoquant assez nettement les X-Men, et comportant même l’équivalent du professeur Xavier, à savoir Piotr, premier d’entre eux à avoir subi le flashage, qui est « un vestige d’homme », souffrant de graves handicaps physiques. Mais le narrateur ne montre ces Brumes ni comme d’inquiétants « mutants » agissant dans l’ombre pour influencer le destin d’Aria (si la Compagnie des Brumes reste secrète, c’est avant tout « par égoïsme et prudence »), ni comme des « surhommes » qui se sentiraient le devoir moral de gouverner la planète (ils n’auraient aucune chance d’y parvenir, nous précise d’ailleurs un passage : les Arians ne se sont pas affranchis de l’autorité de l’Alliance, grâce aux furets, pour retomber sous une autre coupe). Non : les Brumes sont des Arians émancipés, parmi ceux qui, n’étant pas parvenus à s’adapter à leur environnement, s’en trouvaient profondément malheureux. Un personnage dira, après un flashage ressenti comme « une bénédiction » : « Je sens enfin que je n’ai plus à jouer ce rôle inflexible et sage que l’on attendait de moi. Je peux croquer la vie ». Certes, les furets ont permis l’apparition d’une société non-violente. Cependant, nuance le narrateur, ils ont plutôt forcé cette société à devenir ainsi, et le prix à payer était l’abandon d’une certaine liberté de choix. À cette prise de conscience de l’acquisition d’un réel libre-arbitre par un Arian « mal intégré » fait du reste écho, dans la même page, celle de Carl (quoique la liberté toute neuve de ce dernier soit plutôt le fait de son déconditionnement du mode de pensée de militaire) : « Plaisir et soulagement mêlés, plénitude, sérénité confiante ouverte sur un champ infini de possibles. »
Autre topos renouvelé, autre invention, amusante ici : l’Agora. Le nom est transparent. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un « forum de discussion », en Réalité Virtuelle, où se retrouvent, à des fins de confrontation démocratique des points de vue, les membres de la Compagnie des Brumes. Mais cette Réalité Virtuelle-là n’est pas le fait de l’informatique. Après avoir mentalement entamé une chansonnette (je vous laisse découvrir laquelle^^), on est transporté en esprit dans un micro-univers artificiel engendré par l’une ou l’autre des Brumes qui en a le talent. Une jolie trouvaille tient en ce que l’esthétique du lieu est fonction des goûts de son administrateur ou plutôt de son créateur, « la personnalité d’accueil » (Don Lorenjy se divertit même à nous montrer, à un moment, un créateur peu doué, imitant l’œuvre d’un de ses aînés, et qui lorsqu’il se laisse prendre par la discussion perd le contrôle de sa création, causant « une brutale inversion des perspectives » dont tout le monde ressort malade). L’évocation de ce « super-forum » – elle prend tout son sens quand on sait combien l’auteur se plaît à hanter les forums SFFF – n’est pas gratuite. Elle s’inscrit dans le discours global du roman sur le libre-arbitre et la liberté. Ainsi, après un incident avec une Brume violemment hostile à Carl, un personnage fera l’analyse suivante : « L’Agora a les défauts de ses qualités : la liberté de ton autorise toutes les dérives. » On le voit, la description de la contre-utopie des Brumes n’est pas plus simpliste que ne l’est celle de l’utopie des Arians vivant en harmonie avec leur furet ou, selon le point de vue, soumis à la bestiole.
Je ne m’attarderai pas sur les autres rénovations de « lieux communs », on serait plus dans le catalogue que dans la chronique. Certes, la Terraform Company veillant jalousement sur ses intérêts, ce n’est pas bien loin, par exemple, du cynique « retour sur investissement » mis en scène par Peter Hamilton dans « Dragon déchu » ; certes, l’homme-plus, le soldat du futur suréquipé, est présent tout au long de l’histoire de la SF, du Steve Austin de « the Six Millions Dollars Man » au Takeshi Kovacs des romans de Richard Morgan… À chaque fois, néanmoins, répétons-le, Don Lorenjy trouve une manière de nuancer son approche : Terraform n’est pas seulement une entreprise capitaliste, froide et impitoyable, « elle poursuit [aussi] une mission hautement louable », œuvrant à long terme pour la prospérité de l’humanité (cependant, c’est bien parce que la guerre est « contreproductive » qu’un accord final sera trouvé entre Arians et représentant de la Company). Le super soldat a beau être une redoutable arme de guerre, il n’est au point de vue émotionnel qu’un enfant. Ou un ange, tant il manifeste peu d’orientation sexuelle… au début de son parcours initiatique, du moins.
Une ou deux notations narratologiques, ainsi qu’un ou deux points par lesquels je tempérerai d’un bémol mon enthousiasme, achèveront cette déjà trop longue chronique.
Alors, pour ce qui est de la narration, j’applaudis déjà à ce choix de l’auteur : il a écrit son roman au présent, se débarrassant de la contrainte de plus en plus artificielle de la relation des péripéties aux passé simple/imparfait. Contrainte qui, de fait, aboutit à des absurdités grammaticales, comme le non-respect de la concordance des temps : combien de récits écrits aux temps du passé ne présentent plus un seul imparfait du subjonctif, l’auteur ou le traducteur estimant que son lecteur trouvera bizarroïde ou cocasse cette forme verbale ? Il choisit le subjonctif présent et, donc, à « Il valait mieux que tu ne susses rien », substitue platement (et inexactement) : « Il valait mieux que tu ne saches rien »… senti comme moins ridicule. Mais pourquoi ne pas s’affranchir carrément, une fois pour toutes, de ces temps moribonds que sont passé simple ET formes passées du subjonctif ? Par désir de préserver la beauté de la langue ? Pour n’être pas vu comme le fossoyeur d’un trésor national ? Si c’est au prix de contorsions grammaticales, autant aller jusqu’au bout ! En outre, employé comme temps principal, ce présent me paraît permettre un récit moins distancié et capable de rendre l’émotion plus intensément – ainsi, dans le roman de Don Lorenjy, ajoute-t-il réalisme et intensité à une scène déjà fort réussie comme, mettons, celle de la chasse au « Phaco’Cerf ».
Deuxième (et, c’est promis, dernière) notation narratologique, le lecteur appréciera le brio de l’auteur dans le maniement des points de vue, aussi bien au sein de la macrostructure que dans la structure fine. Entre ces trois brefs passages autodiégétiques (j’emploie avec une gourmandise pédante ce mot barbare signifiant tout bêtement « récit au JE ») que sont le prologue, l’interlogue et l’épilogue, marquant trois temps forts en début, milieu et fin de récit, où l’on colle au plus près aux sensations / sentiments de Carl, avec pour le lecteur une impression de réalisme brutal, presque de choc à l’estomac, trois temps qui procurent aussi une solide charpente au roman, on est, pour le reste du texte, dans du « récit au IL ». Et pourquoi diable, au fait ? À mon avis, c’est parce qu’alors, si la focalisation se porte sur le personnage principal de Carl, super-soldat-qui-peu-à-peu-se-découvre-être-humain, ça permet de ne pas le faire de façon trop rigide non plus. Il peut y avoir, le temps d’une ou deux pages, glissement dans l’esprit d’un autre des personnages, afin de nuancer le sens d’une scène par exemple, ou encore pour lui donner un éclairage inattendu. Variations que n’aurait pas permise une narration entièrement au « JE »… Notons que c’est toujours réalisé de manière à ne pas ôter de sa clarté au texte, on n’hésite jamais sur qui est qui, ou encore qui fait quoi. Ce qui demande, au moins, une certaine habileté stylistique. Or de ce côté-là non plus, le Don Lorenjy n’est pas en reste. Son écriture fait preuve de souplesse et d’aisance, passant de la notation quasi mécanique des faits et idées par son soldat « amélioré », lequel use au début de brèves phrases nominales et de fréquents retours à la ligne, au lyrisme déployé en longues phrases complexes par l’homme qui se découvre doté de sentiments nuancés, tandis que l’auteur navigue entre familiarité de bon aloi (dont il maîtrise le dosage) et élégance de l’expression.
Venons-en pour finir à ce que j’ai moins aimé dans ce récit. Premier point, et c’est sans nul doute un parti pris de l’auteur, l’exotisme me paraît étrangement restreint dans le roman de Don Lorenjy. « Exotisme » au sens que lui donne Victor Segalen d’ « esthétique du divers », quand l’atmosphère et la magie naissent de la description plus ou moins développée de flores, faunes, paysages et peuples différents.
Ainsi, dans « Aria des Brumes », on trouve fort peu de descriptions de paysages. En voici une des rares, que j’estime typique du roman :
« Depuis les marches de Béograd, il faut compter quelques heures de trajet vers le sud pour rejoindre le district de Yamouna où réside actuellement Piotr. Loubian a emprunté le volant de transport (…) et [trace] une ligne directe qui enjambe les montagnes du N’Gong. Assis à côté d’elle, Carl profite du voyage pour comparer le terrain avec les données de sa base géographique. Le jeu manquant vite d’intérêt, il s’autorise une courte escapade vers l’Agora. » (p. 176)
Trois toponymes, pas un de plus, l’un vaguement russophone (Béograd) qu’en outre on a déjà largement rencontré plus tôt dans le récit, et deux nouveaux, qui évoquent l’Afrique (Yamouna et N’Gong), vocables dont l’onomastique semble induite par le localisateur « vers le sud ». Quatre termes on ne peut plus vagues et généraux complètent cette description du décor : « marches », « district », « montagnes » et « terrain », point barre. Aucune autre particularité du paysage ne sera mentionnée. Mieux, le personnage (qui à ce stade du récit n’est pourtant plus le quasi robot du début) trouve que « le jeu », à savoir regarder le terrain et le comparer avec les cartes que lui-même possède en mémoire, « [manque] vite d’intérêt ». Dès lors, il n’a rien de plus pressé que se connecter à l’équivalent d’un forum de discussion pour tuer le temps !
Les villes (qu’il s’agisse d’Ersteburg, de Béograd ou de Yamouna) possèdent bien une ou deux caractéristiques SF, aérostats surplombant les maisons ou architecture de terre et de plastique, mais ce sera toujours mentionné rapidement, en passant, jamais l’accent ne sera vraiment porté sur le dépaysement. Faut-il faire surgir un animal extra-terrestre ? Le bon vieux collage chimérique suffira, par le biais d’un simple jeu de mot, sans que nul portrait de la bête s’ensuive : ainsi, le narrateur mentionnera un « Phaco’Cerf » sans développer plus avant, alors même que la chasse au bestiau est, au point de vue stylistique, un des temps forts du roman
Ce parti pris de minimalisme esthétique, je l’avoue, sans aller jusqu’à la gâcher – faut pas pousser non plus ! –, a un peu terni pour moi la lecture du roman. Néanmoins, je le répète, cela relève certainement plus d’une attente personnelle que d’autre chose ; je sens la SF comme une littérature de l’exotisme, du dépaysement, peut-être même de l’étrangeté, et pour moi un background développé (et si possible déconcertant, sans que ce soit forcément baroque [1]) participe beaucoup au fameux « sense of wonder »… Surtout dans le cadre d’un « planet opera ». Ce n’est pas un hasard si j’apprécie tout particulièrement Wul, Vance, Cordwainer Smith ou Le Guin.
Deuxième point, qui m’a au fond moins gêné, mais sera peut-être plus senti comme un frein au plaisir de lecture par d’autres : c’est parfois un brin bavard. Eh, direz-vous, quoi de plus normal ? Entre les interminables discussions du Conseil d’Ersterburg (visiblement on y parle plus qu’on n’y fait avancer les choses) et celles qui ont lieu dans l’Agora des Brumes, on est dans des expériences sociologiques où le débat doit primer, où il est une des exigences premières d’une réelle démocratie participative. Certes. Mais n’empêche… L’auteur, on l’a vu plus haut, a manifestement une certaine facilité à écrire, y compris des dialogues. Or, précisément, sa plume déroule parfois trop de ces dialogues, chaque personnage exposant par le menu un argument, analysant ensuite ce que rétorque son contradicteur, lequel à son tour examine la pertinence de l’argument proposé, puis… Vous m’avez compris ! En outre, des personnages comme Shepher ou Colorian Stabor se laissent eux aussi un peu trop souvent gagner par la logorrhée.
Par bonheur, des scènes d’actions haletantes viennent bientôt relancer l’intérêt, souvent au moment où l’on sentait son attention se relâcher…
Pour conclure, malgré les deux derniers points que j’ai plus soulevés pour n’être pas tout du long dans le panégyrique complet qu’autre chose, « Aria des Brumes », de Don Lorenjy, est une chouette expérience de lecture et je recommande chaudement ce roman non seulement à l’attention des adolescents (puisque c’est le public premier du Navire en Pleine Ville), mais à celle de tous ces adolescents attardés qui, comme moi, font leur régal d’un bon roman de SF.

— P’tit Mot Terré

Éditions Le Navire en Pleine Ville
ISBN : 978-2-916517-16-2
286 pages – 17 €

[1] Un reste d’honnêteté me force néanmoins à reconnaître que, plus c’est bizarre et tarabiscoté, plus j’aime.
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