« Au Réveil il était midi » de Claude Ecken

réveilmidiOn ne dira pas que les nouvelles de ce recueil relèvent de la SF, même à peine de l’anticipation, tant elles collent au présent bien réel. Eussent-elles été publiées au siècle dernier qu’un futur si déprimant eut été classé directement dans l’imaginaire le plus noir. Mais ce n’est pas de l’imaginaire, c’est juste la vie du voisin d’à-côté, de celui qu’on ne voit pas parce qu’on ne veut pas le voir.
Douche froide et sans doute salutaire pour les uns, tristesse mâtinée d’espoir pour d’autres mais d’un espoir bien mince. Et cela commence très fort avec Asphyxie. Juste trois pages pour vous remettre dans le monde réel, celui où la lâcheté est le prix de la survie. Bref, celui qu’on voit tous les jours. Celui qui pourrait changer, si, et si seulement.
Peut-être avec un Soutien psychologique mais, ça, c’est réservé à quelque chose de grave, du type de celles qui passent à la télé, pas à un petit garçon vivant dans un squat et dont le bâtiment est démoli sous les yeux. Après tout, les pauvres, ils ont l’habitude, c’est bon pour les nantis de s’apitoyer.
La Foire aux palabres ensuite, certainement ma préférée. La vie d’un sénégalais ordinaire, du genre de ceux qui ont étudié la littérature française mais qu’on appelle Bamboula dans la vie courante ou qui se font demander dans la rue par une élue s’ils sont de nationalité française ou sénégalaise. La vie courante, je vous l’ai dit, celle qui permet de mesurer l’écart entre l’intelligence et la bêtise et de les attribuer à coup sûr. Quelques pages y suffisent.
Je vous apprendrai la haine. Étrange titre qui pourrait être interprété d’au moins deux façons. Car si les contrôles au faciès peuvent engendrer la haine, il est des rencontres qui peuvent l’éduquer à l’efficacité. Parce que se sont les mêmes policiers qui emmèneront Farid au poste. En le soupçonnant de voler un scooter alors qu’il allait chercher une pizza pour les potes avec lequel il fait de la musique dans une cave. Et qui y conduiront ensuite un vieil homme intervenu comme témoin.Traitement de choc qui permet de reconnaître ceux qui restent debout.
Sparadrap et bouts de ficelle, les composants d’une vie quand il ne reste rien d’autre. Quand les associations d’aide ne peuvent plus rien espérer mais que ce sont ceux qui n’ont rien qui ont encore à donner un peu de lumière.

La Morale de l’histoire c’est que refuser d’assumer son passé est la meilleure méthode qui soit pour pourrir son présent. Difficile pourtant lorsqu’on craint pour son emploi mais toujours possible.

La Petite fille entre deux mondes porte une robe bleue, sans doute parce qu’elle est un petit coin de ciel dans un mode obscur. Celui des policiers, des sans-papiers, des milices de quartiers, des camps centres de rétention… Et quand on lève les yeux sur un bout de ciel, on commence à y voir mieux.
En peu de pages, Schizonoïa, dresse le rapport précis d’un nouveau comportement psychiatrique en… 2019. De l’anticipation en voilà. Vraiment ? Rien n’est moins certain. Sont notamment touchés l’Éducation nationale, les services de santé, Pôle emploi… La question se pose.
La Ville de cristal, c’est presque celle où nous vivons déjà, avec ses caméras de surveillance. Mais que filment réellement les caméras ? Peut-être juste ce qu’on veut leur donner à voir. Bien perspicace est celui qui sait, à moins qu’il ne se trompe dans son propre jeu de miroirs.
Pierre Martino, un cas et surtout une réfexion sur la prévention de la violence dans la société, ses dérives et ses limites.
2021. On y est presque. Juste quand se rejoindront (ou se rejoignent ?) les méthodes de travail et la police de la pensée. À conjuguer au futur anticipé.
Si vous avez besoin d’échapper au quotidien, ce ne sera pas la lecture idéale. Encore que ce quotidien-là pourrait vous faire mieux apprécier le vôtre. Mais, en ce qui concerne le futur proche, n’hésitez pas, surtout si vous le rêvez autre. Parce que lutter, c’est d’abord identifier l’ennemi. Et parce qu’Ecken use d’une plume si agréablement limpide qu’on suit parfaitement son dessin. Dessein, peut-être ?

Éditions L’Atalante
315 pages – 14,50 €
ISBN : 978-2-84172-584-7

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