"Battle Royale" de Koushun Takami

Battle Royale, cette expression désigne un match de catch (l’origine du terme remonte aux combats de gladiateurs organisés durant la Rome antique) où des dizaines de participants s’affrontent simultanément sur le ring jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un vainqueur.

Il s’agit aussi d’un film japonais qui fit polémique en 2000 et qui demeure culte dans l’esprit de nombreux cinéphiles. Film dont a été tiré une suite plutôt anecdotique.
Il s’agit enfin d’un manga traduit et édité en France par Soleil depuis 2003 et estampillé « pour public averti ».
Et à l’origine de tout ça, bien peu le savent et les éditions Calmann-Lévy se font fortes de nous le rappeler, il y a un roman écrit par un certain Koushun Takami, journaliste de son état, et qui fut un best-seller au Japon en 1999. Sept ans plus tard, le voici enfin traduit en France pour la plus grande joie des petits pervers sadiques que nous sommes. Autant vous mettre l’eau à la bouche tout de suite : l’ouvrage est bien plus violent et malsain que son adaptation cinématographique. Il est aussi plus profond, ce qui n’est pas vraiment une gageure, et a moins pour thématique l’incompréhension adolescents/adultes mise en avant dans le long métrage que les dérives de la compétition exacerbée, sujet – on l’imagine – cher aux nippons.

Ils sont quarante-deux élèves de 3ème B du collège de Shiroiwa à être dans le bus pour le voyage de fin d’année, ce jour-là. Pas un ne manque. Autant les petits caïds que les bons élèves, les conformistes que les rebelles, les naïfs que les matures, tous se prêtent à cette dernière sortie en groupe avant le passage au lycée. Et bien qu’en cette République imaginaire où le Reichsführer et les membres de son cabinet imposent une loi de fer à ses habitants depuis des décennies, certains élèves puissent avoir à l’esprit le Battle Royale, un jeu de massacre annuel où sont sélectionnées en parallèle plusieurs classes de 3ème et dont l’observation et l’analyse servent des fins militaires, personne ne songe à la probabilité que la classe soit désignée. Jusqu’à ce qu’un gaz soporifique ne se diffuse dans le véhicule et que les élèves se réveillent au cœur d’une île vidée de ses habitants avec un étrange collier autour du cou et des militaires en guise de surveillants.
Désormais, finies les amourettes et la camaraderie, terminées l’insouciance et la confiance, il s’agit de sauver sa peau et de considérer que chacun constitue un ennemi potentiel.
Et, à ce jeu comme dans la vie, ce sont les meilleurs qui meurent les premiers.

À partir d’une trame assez simple – qui rappellera à beaucoup le troublant « Sa majesté des mouches » de William Golding – et d’un background dystopique minimaliste, Takami développe un récit nerveux facilité par un style incisif et sans fioriture. On ressent ce que chaque protagoniste ressent, on grince des dents à chaque mort et on est fasciné par la fluidité avec laquelle ce récit ahurissant s’enchaîne. Cette immersion est rendue presque complète par la présence dans l’ouvrage de la carte de l’île découpée en zones et de la liste alphabétique des élèves fournies aux participants. Attendez-vous donc à passer quelques nuits blanches.
Cela étant, l’aspect haletant du début de l’ouvrage tend à s’estomper un peu au fur et à mesure de la lecture. Une fois l’effet de surprise passée et le côté quasi inéluctable du massacre admis, l’auteur n’a plus assez de marge pour introduire d’autre variété que la manière de mourir des adolescents. Et il existe d’autres menus défauts qui pourront briser temporairement le charme. D’une part, les réactions des élèves ne sont pas toujours d’une grande pertinence psychologique : on a du mal à comprendre qu’au milieu de ce déchaînement de stress et d’ultra-violence le sujet de préoccupation principal de certains, et surtout de certaines, demeure de savoir de qui untel ou unetelle est amoureux. D’autre part, les protagonistes, pour différents et variés qu’ils soient, sont très archétypaux : le héros rebelle avec sa guitare et sa belle gueule ; le dur à cuire au grand cœur ; le génial bricoleur/informaticien de service ; le chef de classe lèche-bottes ; le tueur psychopathe invincible ; l’otaku d’une timidité maladive ; la midinette apeurée ; la manipulatrice au charme mortel ; le loup solitaire surdoué en art martiaux… Ajoutons à cela que nombre de situations, en particulier des scènes d’action et de combat, sont elles aussi caricaturales, voire connotées manga. Enfin, il faut avouer que le déroulement de l’histoire est très premier degré, l’auteur semblant avoir du mal à se détacher de sa trame et à y introduire des amorces de réflexion.
Mais ces quelques imperfections, si elles peuvent légèrement plomber la crédibilité du récit, contribuent conjointement à ce que le rythme se maintienne jusqu’au bout et à ce que le lecteur n’ait pas le temps de souffler un seul instant. Ni de lâcher son livre.
L’auteur connaît son affaire, cela ne fait pas le moindre doute.

Bref, ceux qui aimé le film adoreront le roman. Les mangaphiles acharnés et autres « nippomaniaques » gagneront à y jeter un œil. Quant aux autres, qui ne sont pas fans de manga et n’ont pas trouvé le film à leur goût, il leur reste tout de même un espoir d’être happé par le livre : j’en suis un bon exemple.

— Michaël F.

Éditions Calmann-Lévy
Traduit du Japonais par Tetsuya Yano, Patrick Honnoré et Simon Nozay
567 pages – 24€
ISBN 2-7021-3673-7

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