"Carbone modifié" de Richard Morgan

« Ressusciter n’est pas toujours facile. » Ç’aurait pu être la première phrase de Carbone Modifié, n’eut été le prologue. Du coup, la première phrase qui accueille le lecteur est « L’aube allait pointer dans deux heures », à laquelle la faute de français (c’est poindre, pas pointer) apporte un petit côté comique incongru (l’aube pointe maintenant ? Encore un coup des 35 heures !) C’est dommage, parce que le roman méritait mieux.

Bref, ressusciter n’est pas toujours facile. Enfin, c’est Takeshi Kovacs, notre narrateur et personnage principal, qui le dit. Il est au courant : il le fait régulièrement. Il faut dire que quand on est une sorte de mercenaire à la solde de la pègre, ancien membre des troupes d’élite des Corps Diplomatiques, ancien soldat, et ancien gamin membre de gangs des rues, on a l’habitude de devoir quitter précipitamment son enveloppe charnelle en espérant pouvoir en intégrer une autre. Ça fait partie des risques du métier.
Dans Carbone Modifié, on l’aura compris, la mort n’est plus définitive ni finale. C’est juste un accident de parcours : tout le monde se fait implanter une « pile neurale » à la naissance, qui enregistre fidèlement les pensées et l’état neural ; une sorte de copie de la personnalité, complète avec ses sentiments, souvenirs, et autres irrationalités. En c as de décès prématuré, cette pile peut, moyennant finances, être réimplantée dans un nouveau corps : un clone du premier, si l’on est riche, celui d’une personne mise en « stockage » (typiquement, des criminels emprisonnés virtuellement, dont le corps est revendu au plus offrant) voire même un synthétique si l’on a moins d’argent. De même, l’augmentation des capacités physiologiques normales est monnaie courante, si on peut se la payer ; c’est ainsi que les militaires ont des neurochems, qui améliorent leurs force, vitesse, réflexes, vision nocturne, instinct de survie, capacité d’analyse en combat, etc. Un soldat bien câblé est une arme mortelle avant même de passer chez l’armurier. À part ça, l’humanité a conquis les étoiles, mais difficilement : car si l’on sait transmettre de l’information en dépit de la limite de la vitesse de la lumière, la relativité chère à Einstein a gardé ses droits sur la matière.
Kovacs, donc, meurt et revit régulièrement. C’est un tueur froid, mais doté d’un étrange sens de la justice. Le conditionnement qu’il a reçu des Corps Diplomatiques s’exprime essentiellement de manière inconsciente, comme des instincts ; il obéit donc aveuglément tant à ses instincts diplos qu’à son besoin de voir le bien équilibrer le mal.
En l’occurrence, on le télécharge sur Terre — où il n’a jamais mis les pieds sous aucun corps d’emprunt — et on l’y incarne pour lui proposer d’enquêter, aussi discrètement qu’il pourra et, à défaut, avec un maximum de violence et d’efficacité, sur le suicide apparent d’un vieillard de 300 ans ; ce dernier, ressuscité à partir de la dernière sauvegarde de sa pile, a du mal à croire qu’il peut se tuer. Comme il le dit lui-même, s’il était vraiment déprimé à ce point, il s’y serait pris de telle façon qu’on ne puisse pas le faire revenir. Voilà donc Kovacs à enquêter, dans des hôtels de luxe et dans des bordels crades, dans des arènes de combats à mort (temporaire bien sûr) et sur l’épave d’un porte-avions nommé le Défenseur de la Libre Entreprise, dont le seul nom fait mériter au bouquin son prix Philip K. Dick de 2003.
Carbone modifié est un bouquin sombre, glauque, cyberpunk en diable, rempli jusqu’au bord de fusillades high tech, de drogues exotiques et de femmes aux gros seins. L’intrigue policière en elle-même est assez prévisible, mais elle est bien emmenée. Le livre fourmille de bonnes idées, entre les catholiques refusant la résurrection pour des motifs religieux et le délit de réincarnation multiple simultanée. Le récit est prenant, c’est assez bien écrit pour qu’on tourne les pages sans vouloir s’arrêter, et globalement on est fort content de l’expérience.
Le livre n’est pas exempt de défauts, loin de là ; je trouve en particulier que l’auteur en fait trop sur le côté « dur » du personnage, ou sur l’accumulation de fusillades (sans parler des gros seins : il m’est arrivé de rire à voix haute en lisant des descriptions de femmes dont les seins se balançaient doucement, presque au gré du vent – quoi, dans le vingt-et-beaucoupième siècle, ils ont le téléchargement dans des univers virtuels, mais pas le bête soutien gorge ?) Mais ces défauts, s’ils sont gênants à la lecture, ne le sont pas assez pour qu’on en tienne trop rigueur à Richard Morgan.
Globalement, j’ai bien aimé. Ce n’est pas très fin, c’est un chouïa bourrin et un tantinet sexiste, mais ça a suffisamment de qualités – rythmes de l’écriture, rebondissements, détails riches et bien trouvés – pour que ce soit un livre très agréable à lire. À conseiller, donc.

— Fifokaswiti

Éditions Milady
Traduction d’Ange
8 €
ISBN 978-2-8112-0058-9

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