« Chimères : 15 récits d’animaux fabuleux » dirigée par Natacha Giordano

Quinze nouvelles, rassemblées par Natacha Giordano qui, l’anthologie refermée, se tire d’un fort périlleux pari. Exercice délicat que de donner à lire une préface, si élégante et érudite, que l’on s’engage à pas prudents dans des textes qu’on craint ne pas être à la hauteur…

Eh bien si ! Ils le sont dans l’ensemble. Plus ou moins, bien entendu, selon les goûts personnels et avec des connivences inattendues. Ainsi Une hécate et son chien, de Léa Silhol, répond de façon curieuse à Cora d’Esther M. Friesner. Rien de comparable pourtant, sinon cette impuissance à être heureux derrière les barreaux de sa propre prison. Mais où Léa entrave son Hécate, orgueilleuse face aux dieux, dans les liens même de sa Destinée, Edward Pandolfo Brown nourrit les siens d’obscures petites rancoeurs provinciales.
Ainsi courent les apparentements.
De l’eau ensuite. Mais les batraciens de Garry Kilworth, qui invitent à se pencher, avec un sourire tendre et moqueur, sur la fonction ultime du conte de fées : aider à grandir et s’assumer, n’ont assurément rien de commun avec le triton-sherlock que met en scène Jess Kaan, avec un humour totalement, merveilleusement déjanté, dans l’Affaire des sylvestres illuminés, parfaite parodie du genre.
De la même manière, nous retrouvons le puissant génie créateur de l’homme, ou de l’enfant, quand il s’agit d’engendrer un monstre, même si, tôt ou tard, ils nous quittent, comme le rappelle Olivier Gechter dans J’veux un dragon, en dépit de toute notre affection. Haine ou Amour, c’est tout un. Monstre intérieur d’une enfant, et très protecteur assurément, que celui de Jenny et Grapp le monstre, d’Henri Cabasson. Terrifiante créature de légende, le Sandragon de Sire Cédric, mais issu de l’amour et de la foi, et sans doute bien davantage de la foi de Ness en Karen que de l’amour de celle-ci pour les dragons… L’Hydre d’Evelyne est bien pâlotte en comparaison, si classiquement helleniste que soit Jérôme Noirez.
À travers des mots d’Agathe, même si Ce n’est pas ce que m’a dit Agathe, c’est la folie qui parle. C’est dans une construction savamment structurée et glaciale que Léo Henry pétrifie peu à peu ses personnages, tout en cherchant par la grâce d’une licorne, à coincer le lecteur imprudent. Les Étranges propos sur les oiseaux de Scott Thomas en acquièrent un petit goût d’innocence, une si enfantine candeur meurtrière qu’on y goûte presque le repos d’une paisible campagne anglaise… avant de se souvenir des joies profondément cruelles de la campagne à travers Les champs, le ciel dans lesquels nous conduit le minotaure déchu de Gary A. Braunbeck.
Quant aux chimères de Claude Mamier, elles ne sauraient prétendre au statut de monstre, car ce sont celles de la poésie… Les cendres du monde nous le rappellent. Non plus que la petite Scintille de Nico Bally, minuscule créature aimable et utile mourant de l’ingratitude de son auteur. Tsss…
Quand Ogo parle, les dieux parlent à travers les masques, nous apprend Cyril Gazengel, mais ce qu’ils disent reste bien obscur et les demi-dieux s’y perdent eux mêmes… Et, fut-ce en passant par le Japon, c’est bien toujours le loup qui est berné par Renart.
Mais c’est à la lionne de Storm Constantine qu’ira ma préférence. Le visage de Sekt est celui de la chimère, cette force qui sommeille et qui ne fait de l’homme – la femme ici – un monstre qu’en révélant sa force réelle, profonde, celle qui ne surgit qu’à l’épreuve de la souffrance, ou du feu, ou des deux, et qui est la réalité de l’être humain… tout le reste n’est que chimères.
À lire, donc, et avec plaisir, même si l’illustration est quelque peu décevante. Images qui collent si parfaitement aux textes qu’elles y sont assurément enfermées. Même absence de liberté pour la couverture dont la technique, si lisse et si parfaite, tend à clore un espace trop restreint pour qu’aucune chimère digne de ce nom puisse jamais y déployer réellement ses ailes.

Collection Emblémythiques
Broché – 278 pages
ISBN : 2913939244

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