Éclats de Rêve n°7 "Les Péchés Capitaux"

L’Éclats de Rêve nouveau est arrivé ! Réjouissons-nous et ripaillons, mes amis ! Contrairement à la fête du Beaujolais, il n’y aura pas de lendemains pâteux à craindre ; à la rigueur, si cela vous démange sous le cuir chevelu, c’est que les messages distillés par certains textes commencent à faire effet. Après un numéro 6 trop vert à mon goût mais pas inintéressant car jouant la carte de l’originalité, ce numéro 7 sera-t-il celui de la continuité, du consensus ou de la maturité ? Le 7 emblématique de cet opus portera-t-il chance à ses concepteurs et à ses lecteurs ? Est-il nécessaire de débuter une chronique avec un tel foisonnement d’interrogations pseudo métaphysiques ?

De prime abord, le moins qu’on puisse dire du thème de cet opus « Les sept péchés capitaux », alléchant car sentant le souffre, c’est qu’il promet quelques sensations fortes au lecteur. Le sommaire aussi, avec quelques talents réputés du fanzinat tels que Menolly, Sophie Dabat et Timothée Rey. Sans oublier la couverture, aguicheuse mais ratée : seuls deux péchés sont représentés, les autres n’étant que des noms sur des cartes, et la luxure est au premier plan avec la photo d’une fille à demi-nue. Une légère faute de goût d’autant pardonnable qu’elle se révèlera la seule de l’ouvrage.
Pour le reste du contenant : la mise en page est aérée et intelligente, les illustrations très diversifiées autant dans leurs thématiques que dans leurs styles (ça, c’est un euphémisme pour dire que j’en trouve certaines assez laides) et, bonne nouvelle, les bios des auteurs ont fait leur retour à la fin de chaque texte. Il ne reste plus qu’à examiner l’essentiel : les nouvelles.

Les Meilleurs Fruits ont des Pépins de Menolly
La femme-orchestre du fanzinat est de retour avec un texte sur le péché originel tout à fait trognon. Que voulez-vous ? Lorsqu’une équipe d’archéologues français découvre la pomme du jardin d’Eden parfaitement conservée (traces de dents d’Eve et d’Adam incluses) en Arménie, on se doute que les foules en seront édifiées de la plus réjouissante façon ! Ne cherchez pas de cohérence scientifique ni une éventuelle réflexion philosophique dans ce texte, ce n’est pas le propos. Cependant, et même si l’histoire semble un peu trop assujettie à sa chute, le message délivré est loin d’être anodin.

Les Vêpres du Vice de Sophie Dabat
Sophie Dabat a choisi de décliner les 7 péchés dans un poème mélancolique et pessimiste. Une douche froide après les sourires du premier texte. Mais une douche salutaire : le poème, aussi concis que réussi, nous rappelle combien la condition humaine telle que décrite par la Bible est peu enthousiasmante et qu’être athée, finalement, ce n’est pas si mal.

Péché Capital de Sophie Hannick
Un texte dédié au péché d’orgueil par le truchement d’un concours de beauté qui tourne mal. La plus narcissique des participantes meurt en plein défilé et c’est tout son entourage est amené à se remettre en question. L’enquêteur diligenté sur place joue d’ailleurs plus le rôle d’une conscience que d’un véritable policier. Le style assez peu naturel et la structure du texte rendue étrange par son découpage en « actes » et son absence de transition entre les témoignages ne facilitent pas l’immersion dans l’histoire. La fin est néanmoins vraiment surprenante et vient apporter la bouffée de second degré qui manquait à cette nouvelle mi-figue mi-raisin.

Le Jardin de Corinne Ocana-Dorado
Une nouvelle fois, l’orgueil est mis à l’honneur. Corinne Ocana-Dorado nous sert un texte court et dense ayant pour décors un jardin au petit matin et pour acteurs une brassée de fleurs prétentieuses et quelques nonchalants insectes. Le style est à couper le souffle tant par sa justesse que son rythme (je vous recommande de lire cette nouvelle à haute voix pour lui donner toute sa dimension). Les descriptions florales sonnent juste dans tous les sens du terme et l’on suit avec délice les pérégrinations de la mouche entre ces élites végétales attirantes comme des péchés capiteux. Une vraie réussite.

La Captive de Benoît Giuseppin
Sept : les péchés capitaux. Sept : les nains amoraux qui recueillirent Blanche-Neige. Sept : les jours de la semaine qui la transformèrent à jamais. Sept : les couleurs viciées du spectre qui composeront bientôt la personnalité de Blanche. L’auteur revisite le conte popularisé par Walt Disney et le transforme en une histoire pour adultes grinçante et sans concession. Que vous l’adoriez et que vous le détestiez, ce texte vous laissera difficilement indifférent. Doté d’une forte personnalité et d’une narration implacable, il ne se contente pas de décrire les péchés, il vous les fait ressentir. Une vraie réussite bis.

Peccatimundi d?Amria Jeanneret
La nouvelle de fantasy (urbaine) du lot. Il n’était pas facile d’intégrer les péchés capitaux dans un texte de ce genre, en sachant combien ils sont indissociables de la religion chrétienne et combien cette dernière se marie mal à un environnement médiéval-fantastique d’essence païenne. La gageure est presque relevée dans cette histoire évoquant les péripéties d’un vieux roublard en quête d’épreuves à affronter et de récompenses à glaner ; presque, parce que les péchés qui fondent la ville de Peccatimundi sont davantage prétexte à aventures rocambolesques que véritable thème de l’histoire. Il n’empêche que la narration efficace et le style précis et fluide garantissent un bon moment de lecture. Dommage que la chute, bien trop bateau pour être étonnante, soit quelque peu ratée.

Le Chandelier de Cindy Van Wilder
Au tour de la convoitise et de l’avarice d’entrer en scène. Lepelletier est un vieux reclus qui n’a pratiquement connu que sa maison et son quartier comme environnement de vie… et de mort. Lepelletier semble à première vue aussi heureux qu’un retraité solitaire et contemplatif puisse l’être. Mais il y a des secrets aussi lourds à porter qu’un chandelier à sept branches ; et des fantômes accusateurs qui se réveillent lorsque l’on croise le regard d’un enfant du voisinage… Voici une nouvelle intimiste à mi chemin entre fantastique et littérature générale, un conte introspectif ciselé qui jongle à la perfection avec les non-dits. Amateurs de récits à atmosphère, il est fort à parier que la prose de Cindy Van Wilder vous tiendra en haleine. Quant à moi, je dis : bravo.

Capitaux de Péchés de Timothée Rey
Dernier mais non des moindres, le texte de SF de l’opus. La patte de Timothée Rey est reconnaissable dés le titre et son malicieux jeu de mot. D’emblée, on devine qu’il va y avoir de l’ironie et des pistes de réflexion au menu. Dans cette dystopie qui emprunte aussi bien à « À l’aube des ténèbres » de Leiber qu’à « 1984 » d’Orwell, où théocratie et ultra libéralisme se sont mariés pour le meilleur du contrôle des populations et pour le pire de vos cauchemars, le moindre péché détecté par le LiSpi implanté dans votre crâne débite votre compte en banque. Comment survivre lorsqu’on est déchiré entre les exigences de sa conscience et le pragmatisme rigide qui constitue son quotidien ? Dotée d’un style lumineux, d’une trame diablement efficace et d’un contenu inventif, cette nouvelle satisfera tout fan de SF qui se respecte et donnera goût à ce genre aux autres. Une vraie réussite ter.

N’ayons pas peur des formules choc : avec ce septième numéro d’Eclats de Rêves, on frise la perfection. Le sommaire varié (tous les genres de l’imaginaire et les tons y sont représentés ou presque), l’absence de textes faibles et la présence d’autant de nouvelles de qualité feraient pâlir d’envie bien des revues et anthologies professionnelles. C’en est presque incroyable au regard de l’aspect relativement laborieux du numéro précédent. Et s’il faut reconnaître que faire mieux sera désormais difficile, on se contentera largement (et avec bonheur) de futurs numéros du même niveau.

— Neocrate

Eclats de Rêves
Trimestriel
eclatsdereves.fr.st
60 pages ; 3,50 euros

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