"Féerie pour les Ténèbres" de Jérôme Noirez

Oh ! Le premier tome d’une trilogie de fantasy publiée par Nestiveqnen !

Typiquement le genre de bouquin que j’évite de chroniquer. Non pas par mauvaise volonté, mais parce que je ne me sens pas bon juge d’une oeuvre de fantasy pur jus. De surcroît, les quelques Nestiveqnen qui me sont passés entre les mains ne m’ont pas convaincu de la volonté des auteurs de vouloir vraiment renouveler le genre.
Or je me suis rendu vite à l’évidence : Jérôme Noirez ne fait rien comme les autres.
Sous une couverture d’un classicisme hors sujet, se cache un contenu tout ce qu’il y a de plus iconoclaste. S’il y a bien de la fantasy ici, ce n’est que l’un des nombreux ingrédients qui compose la savoureuse recette de Féerie pour les Ténèbres, entre le thriller, le steampunk et le fantastique horrifique, sans oublier la pointe de folie douce qui relève le tout. Mais qu’attendre d’autre de la part d’un auteur qui ose l’imagination fantasmatique d’un Brussolo, la volubilité fertile d’un Céline et le délire caustique d’un Vian ?
Donner un aperçu significatif d’un livre au contenu aussi dense est illusoire. Imaginez seulement un royaume médiéval-sarcastique à la géographie aussi torturée que la psychologie de ses autochtones. Au sud, il y a le comté d’Ando et ses féeurs qui à trop vertiger dans l’En-Dessous en viennent à mettre à jour d’effroyables secrets. Au nord, dominant Lulle, son téléphérique et ses pistes de skis briseuses d’os, se dresse le pic Zimiech d’où l’on peut admirer le panorama et les centiloges, étranges comètes géométriques qui répandent des parfums de fleurs. Du côté ouest, c’est Vicerince, une cité côtière qui prospère grâce à la pêche du fichoiro, le poisson-glu de la mer Clapotante, et grâce à son aqueduc qui spolie l’eau potable de Sponlieux, l’île où l’on patauge. Si on revient vers le centre, il ne faut pas rater Bobancié, moins remarquable par sa collégiale Sainte-Cadacace-la-sept-fois-pestiférée que par ses granges à l’abandon qui laissent échapper de l’ergot de blé psychotrope au moindre coup de vent. À quelques minutes à vol de centiloge, et pas beaucoup plus si vous tentez votre chance avec le train, il y a Caquehan, la capitale. C’est depuis son premier palais, qui recèle courtisans buveurs de Martini et méandres topographiques à rendre fou Euclide, que Orbarin Oraprim, le mi-roi mi-charcutier, surveille les complots et l’avancée de la Technole, cette inclusion envahissante des déchets d’une réalité future qui fait la joie des rebuteux, des lutins et des progressistes. Enfin, dissimulé aux yeux du commun des mortels, s’étend l’En-Dessous obscur, domaine des entiers, des émiettés, des esmoignés, des ossifiés et des fraselés, primesautiers rioteux descendant des humains autrefois charcutés par Chincheface, l’empereur-chirurgien.
Si ce bref survol ne vous suffit pas, Obicion le vieil officieur de justice, Estrec le vertigeur, Malgasta la gironde défénestreuse, Jobelot le poète, Mesvolu le docte fraselé, Quinette la chienne « têtecul » ou bien Grenotte et Gourgou, les jumeaux terribles, se chargeront de vous convaincre de les rejoindre au sein de leur univers foisonnant. D’autant que l’auteur sait faire preuve d’autant de chaleur et de tendresse envers ses personnages qu’envers ses lecteurs.
Il y aura bien quelques esprits chagrins pour confondre la générosité de ce livre avec de la crudité, voire de la cruauté, mais impossible de passer à côté du talent qui transpire à chaque détour de phrase, au moindre dialogue. Il est rare de lire une oeuvre qui donne ainsi l’impression d’être à la fois minutieusement ciselée et complètement spontanée. Et si le fandom n’est pas trop frileux, il ne serait guère étonnant qu’elle rafle son lot de récompenses et accède à la notoriété qu’elle mérite.
Une chose est sûre : Jérôme Noirez, en contribuant à redonner ses lettres de noblesse à un genre un peu galvaudé, vient de gagner sa place au sein de la jeune génération d’auteurs de « nouvelle fantasy » aux côtés des Fabrice Colin, David Calvo et autre Pierre Pevel.
Cerise sur la Pièce Montée : bien qu’il constitue le premier tome d’une trilogie, ce livre peut se lire indépendamment de ses suites puisqu’il bénéficie d’une vraie fin.
Mais autant être honnête, il y a peu de chance que vous résistiez à l’achat des deux suivants.
Michaël F.


Nestiveqnen
302 pages ; 18,40 Euros
ISBN : 2-915653-07-0

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