"Frère Kalkin – La Fraternité du Panca III" de Pierre Bordage

Poursuivant son petit bonhomme de chemin, le cycle de La Fraternité du Panca ajoute un troisième tome à l’univers de fantasy spatiale que Pierre Bordage met en place depuis plus de deux ans. Rappelons brièvement qu’une menace terrible pèse sur les épaules des humains et des aliens de la galaxie et que seul le dernier membre de la chaine pancatvique, réunissant les implants et donc le savoir des quatre frères l’ayant précédé, a une chance de la contrer. Frère Kalkin évoque le voyage du troisième frère vers le deuxième, ce dernier ignorant encore qu’un tel statut lui est échu.
Quoi de neuf par rapport aux deux premiers tomes ? La technologie du déplacement dans l’espace continue à évoluer. Après les virées luminiques à la durée avoisinant une vie humaine du premier tome puis la découverte de la pliure quantique, voici qu’arrive l’heure du trajet supraluminique. Dorénavant on traverse la galaxie en quelques jours, ce qui facilite diablement les pérégrinations des frères et sœurs du Panca et évite le décalage temporel qui a fait le ressort dramatique de Frère Ewen.
Autre nouveauté : nous avions jusqu’ici droit à deux récits parallèles, nous voici désormais avec trois. Plus inhabituel encore, aucun ne traite (du moins, pas longtemps) des aventures de frère Kalkin de son propre point de vue. Cela vient probablement du fait que ce personnage a déjà eu un rôle important dans le deuxième tome. Or, dans l’optique de diversifier un maximum les lieux et les personnages, l’auteur n’hésite pas à nous narrer le voyage du troisième frère par l’entremise de ses poursuivants, une femme assassin et une bande de contrebandiers un peu bras cassés sur les bords.
En dehors de ces quelques points, nous sommes dans la continuité de Frère Ewen et Sœur Ynolde. Toujours cette trame en improvisation constante, ce background qui peine à s’extirper d’une vision à court terme. L’objectif du troisième frère est d’échapper à ses ennemis et de rejoindre le deuxième frère. On sait qu’il existe une menace mais on ne connaît pas sa nature. Pas plus qu’on ne connaît les vrais commanditaires des tueurs lancés aux trousses de la Fraternité. On se réjouit brièvement de la présence d’une médialiste (néologisme formé à partir de « média » et « journaliste ») parmi les protagonistes dont la mission est d’en savoir plus sur la Fraternité du Panca et sur ses aspirations. Malheureusement pour elle et pour le lecteur, elle fait quasiment chou blanc et l’on se retrouve avec les mêmes interrogations qu’à la fin du premier tome. Notons qu’elle croise le mythologue Odom Dercher, célèbre pour ses nombreux articles qui servent d’introduction à la plupart des chapitres du cycle. Cette rencontre se révèle cependant aussi anecdotique et peu informative que lesdits articles.
Il y a d’autres points noirs. Si Sœur Ynolde redonnait un peu d’espoir après un Frère Ewen médiocre et poussif, Frère Kalkin se charge de faire retomber rapidement le soufflé. Bordage n’a jamais, à ma connaissance, été si peu inspiré dans ses dialogues et sa narration. Les personnages, qui n’ont jamais été le point fort de l’auteur et dont les personnalités sont plutôt archétypales afin que le récit reste focalisé sur l’action, sombrent ici plus d’une fois dans la platitude voire la niaiserie. Prenons par exemple le contrebandier Bakmo et ses équipiers. Ils jouent tellement les pieds nickelés pour faire oublier l’improbabilité de leur filature et de leur rôle dans l’histoire qu’ils donnent la désagréable impression de gêner le suivi de la confrontation entre frère Kalkin et sa chasseuse. Il y a aussi JiLi, l’attirante médialiste quadragénaire, qui surenchérit dans le running gag à propos de son humilité feinte ou de l’explication des origines des expressions courantes, histoire de passer pour pimpante. Ce faisant, elle ne parvient à donner d’elle qu’une image d’adolescente attardée complètement nunuche. Klarel est celle qui s’en sort le mieux, même si peu mise en valeur par son rôle, classique, de jolie jeune femme rêveuse qui aspire à s’émanciper des contraintes d’une société patriarcale et liberticide. Plus de personnages, donc, mais au détriment de la profondeur de chacun. Et ce n’est pas le seul inconvénient de cette division du récit en trois lignes narratives. Si elle génère un rythme plus trépidant bien qu’artificiel en augmentant le nombre de chapitres et raccourcissant leur taille, le lecteur en est quitte pour des immersions plus brèves dans les différents décors proposés. La meilleure illustration en est la découverte sous la croûte glacière de Gayenn, de la civilisation des mystiques Derchanites, qui aurait mérité un traitement plus long et l’apport de davantage de réponses aux questions que se posent JiLi et le lecteur.
Ajoutons à cette litanie le fait que l’auteur pèche par excès sur l’une de ses plus sympathiques marques de fabrique en abusant de ses fameux néologismes et on peut dire que ce cycle sent de plus en plus le sapin. On en vient presque à souhaiter sa rapide conclusion pour que l’auteur reparte sur de nouvelles bases.

Michaël F.

Éditions L’Atalante
445 pages
ISBN : 978-2-84172-492-5

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