"Futur intérieur" de Christopher Priest

Visiter le futur tout en ayant la possibilité de garder un pied dans le rassurant présent… Un fantasme pour beaucoup, un thème inépuisable pour bien des auteurs de SF. Si l’extrapolation de l’avenir a été déclinée de bien des manières et avec plus ou moins de talent, le moyen d’accéder à ce même avenir n’a lui guère varié : la bonne vieille machine temporelle de Wells reste la référence incontournable. Mais pourquoi faire compliqué et improbable, là où on peut faire simple et crédible ? Pourquoi s’embarrasser des considérations mécaniques d?un déplacement dans le temps alors qu’il suffit d’imaginer le futur ? Tel pourrait être le postulat de base de ce roman de Priest où un groupe de scientifique se projettent dans une Angleterre du XXIIème siècle via une simulation onirique collective.

Magnifique dans sa simplicité, cette idée d’un futur mi-postulé mi-fantasmé par des spécialistes à partir des problèmes et des exigences du présent se révèle la première bonne surprise de ce roman ; et la façon dont Priest va l’exploiter en apportera bien d’autres. Il y a par exemple cette vision du monde de 2135, à la fois étrange et familière, où l’Angleterre et l’Europe sont sous la coupe du communisme soviétique, où les Etats-Unis ont fait allégeance à la culture musulmane et à ses pétrodollars et où le Wessex, devenu une île suite à un glissement de terrain, est un centre touristique couru, véritable oeil du cyclone au sein d’une planète à la dérive. Il y aussi ces personnages à la psychologie incroyablement travaillée et retraduite – ici le ton froid et distancié de Priest fait merveille -, dont les interactions complexes forment le véritable canevas du roman. Il y a enfin cette histoire d’amour au delà de l’espace et du temps qui se révèlera le point d’ancrage, si ce n’est la seule chose concrète, de ce récit où la réalité est incertaine et les perspectives fuyantes. Et le tout baigne dans cette atmosphère de langueur indissociable des îles et de l’océan qu’aime à décrire l’auteur (ce n’est pas un anglais pour rien) et qui sera l’une de ses marques de fabrique.
Dans ce roman de 1977 on entre de plain-pied dans une SF intimiste, voire « relativiste » tant le psychisme des personnages influence ici leur environnement, une SF qui s’intéresse avant tout à l’individu et à la force de son imaginaire, qui interroge son créateur sur le processus même de la création – mise en abyme qui sera poussée dans ses retranchements dans « La fontaine Pétrifiante » où l’auteur se mettra carrément en scène. Et on suivra, fascinés, Julia Stratton et David Harkman, les deux héros de ce roman, se perdre dans un maelström de réalités emboîtées les unes dans les autres pour mieux se retrouver.
Une belle réussite et une lecture chaudement recommandée.

— M. Fontayne

Traduit de l’anglais par Bernard Eisenschitz
Folio SF
ISBN : 2.07.030847.2
330 pages

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