"Jonathan Strange & Mr Norrell" de Susanna Clarke

L’Angleterre, au début du XIXe siècle. Le pays est en lutte contre le tyran sanguinaire, Buonaparte. La Société des Magiciens d’York est à l’image de toutes ces confréries d’amateurs de magie que l’on trouve disséminées à travers le pays: c’est une sorte de franc-maçonnerie à laquelle se doit d’appartenir tout gentleman qui se pique de magie.

Nouvellement arrivé à York, le Dr Segundus prononce un discours lors de son intronisation. Ce discours se résume en une seule phrase: « Y a-t-il encore quelqu’un en Angleterre qui sache employer la magie ? »

Car la vérité est que, depuis deux cents ans, nul n’a plus fait de magie en Angleterre. Il y a eu un âge d’or de la magie anglaise au XIe siècle, avec l’arrivée du Roi Corbeau qui a régné sur la moitié du pays pendant trois siècles et lui a enseigné la magie. Il y a eu un âge d’argent avec des disciples, dont les noms restent fameux.

Mais depuis deux siècles, les « magiciens » sont en fait de braves gens qui écrivent des biographies et des traités sur leurs augustes prédécesseurs et glosent à perte de vue sur des choses dont ils sont totalement incapables.

Or il existerait peut-être un vrai magicien. Un homme possède, paraît-il, une fabuleuse bibliothèque de vrais livres de magie, dans sa propriété perdue en pleine campagne, au nord de l’Angleterre. Segundus décide de lui rendre visite.

Oui, Gilbert Norrell laisse entendre qu’il est capable de magie, de magie réelle. Pressé de le prouver, il propose un pari : le dimanche suivant, il viendra à York et accomplira un miracle. S’il échoue, il cessera de se prétendre magicien. S’il réussit, la Société des Magiciens d’York se dissoudra et ses membres renonceront à toute magie.

Le dimanche venu, Mr Norrell fait parler toutes les statues de la cathédrale d’York.

Norrell se voit rapidement auréolé d’une notoriété locale. Mais cela ne lui suffit pas. Il a pour ambition de restaurer la magie anglaise, surtout en ces temps difficiles pour le pays, avec l’ogre Buonaparte à la porte. Pour ce faire, il lui faut aller à Londres.

Il s’installe donc dans la capitale, où sévissent nombre de mendiants qui se prétendent magiciens et voyants et sont des escrocs ; le pire étant l’infâme Vinculus, dont tous les gens chic consultent les horoscopes et les prédictions, un pur charlatan que Norrell enrage de se voir citer en exemple par tous. Comble de frustration, les divers ministères qu’il approche en proposant de mettre sa magie au service du pays ne le prennent pas au sérieux.

Pourtant un jour, la belle mais souffreteuse promise d’un des lords les plus importants du gouvernement décède, trois jours avant le mariage – ce qui, en plus de la tristesse du fait, n’arrange guère les affaires du lord, endetté jusqu’aux yeux, qui manque ainsi un beau parti.

Désespéré, le lord va trouver Mr Norrell et lui demande de ressusciter sa fiancée, puisqu’il est magicien. Norrell connaît un tel sortilège, mais l’entreprise comporte d’énormes dangers. Pourtant, s’il ressuscitait la belle morte, les portes du gouvernement lui seraient ouvertes.

Pour le plus grand bien du pays et afin de restaurer la magie en Angleterre, Norrell décide de tenter le sortilège.

Et ce n’est que le tout début de JONATHAN STRANGE & MR NORRELL, un premier roman de Susanna Clarke, assez dodu mais perpétuellement savoureux, qui va nous conter la vie de Mr Norrell et celle de son élève, Jonathan Strange, leur association, leur rivalité, et les conséquences que leurs rapports vont avoir sur l’Angleterre de leur temps.

Première originalité majeure du roman : pas de quête – ou plutôt, un but : restaurer la magie anglaise, que la structure de biographie de l’oeuvre désamorce complètement en tant qu’enjeu de l’histoire. L’important, ici, c’est de voir ce qui va arriver à Strange et Norrell et comment leur vie va avancer, selon quels événements, quelles rencontres. À la différence d’un roman de fantasy courant où, une fois qu’on sait qu’il faut récupérer l’épée de Sproing et la culotte de Bazou-Gazou, on est plus ou moins en terrain connu, ici, on ne sait pas vraiment où on va. Et c’est un vrai plaisir de se laisser ainsi conduire dans l’inconnu.

Deuxième originalité, ce roman situé durant les guerres napoléoniennes (une époque peu usitée en fantasy, plus souvent embourbée dans d’interminables médiévaleries tolkiennoïdes de série) est écrit dans un style absolument délicieux, clair, élégant, légèrement archaïque (très peu – quelques mots avec des graphies anciennes), un ton pince-sans-rire et à l’occasion sentencieux, qui lui confère une saveur incomparable.

On est ici beaucoup plus près de Jane Austen et de Hope Mirrlees que de Tolkien et, bon sang, que c’est bon, un tel souffle d’air frais en fantasy !

Le livre regorge de trouvailles, les personnages sont attachants par leurs qualités et leurs défauts – Norrell est un triste sire, un accapareur de magie, un Picsou des grimoires, tandis que Strange est un dilettante et un talent naturel. Il y a une petite statue très émouvante, une explication assez séduisante de la magie, une histoire de l’Angleterre magique tout à fait captivante, et l’horreur des bals chez les fées, Waterloo vu depuis un fossé, un ballet de routes magiques au Portugal, une colonne de nuit sur Venise, une souris qui apporte la folie, une petite boîte ni tout à fait bleue, ni tout à fait verte, ni précisément perle, ni précisément turquoise, le duc de Wellington, Lord Byron, Stephen Black – un serviteur maudit par trop de bienfaits -, des ponts dans les miroirs, un gentleman aux cheveux en duvet de chardon et l’omniprésence du mystérieux Roi Corbeau.

C’est absolument épatant, ça sort en anglais à la rentrée chez Bloomsbury et c’est Robert Laffont qui a acheté les droits pour la France. Bloomsbury en est tellement content que les éditeurs anglais espèrent renouveler avec les adultes leur succès de Harry Potter chez les enfants et préparent une belle campagne de pub pour le lancement. Je ne sais pas s’ils atteindront leur but mais l’ouvrage le mériterait amplement. Susanna Clarke y a travaillé huit ans : le résultat en valait la peine.

— Patrick Marcel

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