"La cité des saints et des fous" de Jeff VanderMeer

Ce livre-univers à la pagination erratique – qui mêle une demi-douzaine de nouvelles attribuées à des « auteurs » issus de l’univers qu’il décrit, deux novellas hallucinatoires, un dialogue ou plutôt une confrontation entre un psychiatre et son patient (et le compte-rendu dudit psychiatre), deux monographies encyclopédiques (dont une intégrant une bibliographie complète commentée avec malveillance, et l’autre essentiellement composée de notes de bas de page), un passage codé et, ailleurs, la clé pour le déchiffrer, sans oublier un glossaire décalé et peut-être partisan, et d’autres types de textes moins facilement classables –, correspond à merveille à ce que Francis Berthelot, dans sa Bibliothèque de l’Entre-Mondes, parue l’an dernier en Folio SF, nomme une « transfiction », ce genre à mi-chemin de la littérature générale et de celle de l’imaginaire, qui se caractérise, de manière assez floue il est vrai, par la transgression des règles des deux catégories (réalisme en mainstream, contraintes du genre en SF, fantastique ou fantasy).

Dans La cité des saints et des fous, Jeff VanderMeer, avec une verve cruelle et saugrenue, tente d’ « épuiser » un lieu, la ville d’Ambregris, sur le fleuve Moss, dans l’hémisphère austral d’un monde dont nous n’aurons pas la carte, lieu que nous recomposons peu à peu à partir des facettes qui nous sont livrées, même si certains éléments sont sujets à caution (deux des « auteurs » au moins sont internés dans un asile psychiatrique, et d’autres sont probablement de mauvaise foi).
Ambregris par certains aspects évoque une grande cité de notre monde, avec ses commerces, restaurants, galeries de peinture, automobiles ou revues d’avant-garde, mais où l’inquiétante étrangeté peut surgir à tout moment. On doit perpétuellement y lutter contre un champignon omniprésent et parfois mortel, le fongus. Les éboueurs en sont les « chapeaux gris », sinistres premiers habitants de la cité qui, voilà plusieurs siècles, ont (sans doute) fait disparaître en un jour quasi tous les Ambregrisiens – mais que l’on tolère, quoiqu’ils continuent à frapper de temps à autre. Dans cette ville, les saints sont des idiots appartenant à l’ordre de la Miction, de l’Éjaculation ou de la Défécation – et je vous passe les divers autres cultes, regroupés dans un Quartier Religieux aux bâtiments ahurissants. Dans les rues déambulent quelquefois, la nuit, des calmars d’eau douce venus du fleuve et déguisés en humains. Guerriers de banque, peuples barbares amoureux de la littérature (« aimant autant ouvrir des livres que des gorges »), psychiatres nomades en péniche, factions mettant la ville à feu et à sang, littéralement, pour encenser ou conspuer un compositeur d’opéra, comiques calmars, nains qui vous apprennent « à quitter la chair »… Une galerie de personnages sidérants déambule dans ces pages.
L’impression de vertige naît aussi de la confusion entre le vrai et le faux. Non seulement le masque, la duperie ou l’effacement des repères entre réel et irréel sont les thèmes de trois des quatre longs textes, mais on a en outre une irruption de cette réalité alternative dans la partie « remerciements de l’auteur », où sont évoqués des personnages du livre, dans la biblio de Jeff VanderMeer (certains de ses ouvrages ont été édités à Ambregris), dans sa bio… voire dans la préface de Michael Moorcock (?).
C’est parfois diablement retors. Ainsi, on a le cas d’un des textes longs, la monographie historique consacrée à la ville, que l’on pouvait raisonnablement croire « sérieuse », puisque traçant l’arrière-plan temporel qui sous-tend les récits. Or une note du glossaire nous fait douter de l’intention qui a présidé à sa rédaction, en prétendant qu’il s’agirait d’un faux destiné à se moquer de l’historien auquel le texte est attribué. Autre point retors : malgré les différentes paginations, dont je vous épargne la liste, j’ai compté 540 pages en tout. L’éditeur en annonce 600. Du coup, l’ouvrage comporte forcément une novella de 60 pages, invisible – ou n’existant qu’à Ambregris.
Délire apocryphe. Monde existant grâce aux mots qui entend se substituer au monde réel. Jeux de reflets et mise en abyme. Ce n’est pas pour rien que sur le boulevard Albumuth, la principale artère d’Ambregris, se tient la librairie Borges. La cité des saints et des fous est clairement dans la lignée de Tlön Uqbar Orbis Tertius du maître argentin, cette nouvelle où un univers complet envahit peu à peu le nôtre en passant par les pages d’une encyclopédie. Ou encore, du même, Pierre Ménard, auteur du Quichotte, pour le côté « mystification littéraire ».
On pense aussi au Livre de Cendre de Mary Gentle, qui voit l’irruption d’une réalité parallèle dans la nôtre par le biais de documents historiques, à Perdido Street Station de China Miéville avec sa ville magique et inquiétante… ou encore au Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavic, lequel décrit une civilisation imaginaire en rédigeant une encyclopédie à son sujet. Et puis, quand même, à Henri Michaux, au Robert Pinget de Graal Flibuste ou au Hans Schmidt de Lumières d’en bas.
Alors, tout ne présente pas le même degré d’intérêt. Les quatre premiers textes sont fascinants. Dans les « annexes » qui couvrent presque les 2/3 de l’ouvrage, cependant, c’est parfois vraiment expérimental, voire sibyllin, et donc pas forcément passionnant… Néanmoins, même dans ce cas-là, on se surprend à jouer le jeu. Le style, lui, est toujours au rendez-vous, accumulant des images d’une rare puissance dans une langue élégante et variée (normal, il y a plusieurs « auteurs »), qui crée à la fois une atmosphère de menace sourde et d’allègre excentricité. Humour très noir et ironie ravageuse ont également été conviés au bal…
Évoquons enfin le somptueux travail graphique réalisé autour des textes. Qu’il s’agisse de lettrines champignon, de motifs décoratifs à base de tentacules de calmar, de daguerréotypes, de caricatures de presse, de couvertures de livres ou de revues, ou encore de croquis en marge d’un manuscrit, de nombreuses images viennent ajouter au réalisme et à la confusion.
Une fois la dernière page tournée, on se dit, étourdi, à demi hypnotisé, ne sachant plus trop où l’on habite, que ce livre ludique, brutal et raffiné est indispensable dans sa bibliothèque. Ça y est, on a été contaminé par cette espèce de bizarroïde fongus littéraire. On est ambregrisien.

— P’tit Mot Terré

Éditions Calmann-Lévy – 25 €
ISBN : 2-7021-3709-1
540 ou 600 pages, selon celui qui compte (!)
Chronique offerte par Hoegbotton & Fils, éditeurs, 223 bd Albumuth, à Ambregris

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