"La Cité du Soleil et autres récit héliotropes" d’Ugo Bellagamba

Ugo Bellagamba est un auteur déjà bien connu au Bélial, et chez Étoiles vives. Sous un titre ambitieux, et alléchant, il nous propose ici trois longs textes proches de la novella par leur développement. Les deux premiers semblent trahir un goût marqué de l’auteur pour l’histoire, en particulier celui donnant son titre au recueil, autour d’une utopie tout aussi puissante et séduisante que celle de l’Atlantide.
« La Cité du Soleil » est l’histoire d’une double quête dans la Provence contemporaine ; celle de Laura, à la recherche de son fiancé Paul Grimal, lui-même à la recherche d’une cité utopique disparue. La thèse de Grimal sur une hypothétique Cité du soleil est prétexte à de longues digressions : réflexions, extraits de thèse et d’écrits – authentiques – de Tommaso Campanella ; assurément, Ugo Bellagamba a étudié le sujet en détail, si l’on en croit sa bibliographie musclée (en français et en italien). Un vieux libraire, ami et confident de Paul, sert de mentor à la jeune fille avec, au passage, un clin d’œil au mythe classique de la boutique oubliée ou introuvable, dans une cité labyrinthe aux ruelles étroites.
Le ton est juste, la quête de Laura assortie, dès la scène d’introduction à l’aéroport, de la dose de suspense et d’inquiétude nécessaires à sa quête. L’action est cependant un peu ralentie par les (trop ?) nombreuses digressions « utopiques » dont le ton, très différent de celui du récit, casse le rythme. L’intervention de l’assistant Cheb Mahdi auprès de la jeune femme semble un peu gratuite, puisqu’elle ne sert pas vraiment l’action ultérieure et que l’individu est très vite oublié. Quant au déchirement final, il constitue une fin certes assez logique, mais poétique aussi, à une quête utopique qui ne peut tout préserver, entre la « ville » et la Cité.
« L’Apopis républicain » est une sorte d’uchronie très inhabituelle ; elle s’appuie en effet sur une période de l’histoire négligée par les écrivains d’imaginaire, qui se cantonnent en général au XIXème siècle victorien ou à son équivalent français (sous l’étiquette steampunk). Ici, il s’agit d’un prolongement du régime napoléonien jusqu’à l’ère spatiale, et de l’atterrissage sur Titan d’une expédition impériale. Celle-ci est commandée par l’Aiglon, le fils de l’empereur en titre Cyprien II Bonaparte, afin qu’il y gagne ses armes de futur empereur. Deux félons embarqués sur le vaisseau, dont l’officier Giordano Trismegista partagé sur la justesse de ses motivations, ont prévu de l’assassiner, dans le même temps que sur Terre sera renversé l’empereur. Sur ce fond de complot rappelant vaguement l’ambiance et le décor (péplum) d’un empire romain décadent, intervient aussi un étrange artefact à message crypté, découvert en Egypte, dont la planète Titan abrite un autre exemplaire. Un clin d’œil à la pierre de Rosette et à la passion connue de Napoléon Bonaparte (le vrai?) pour l’Égypte pharaonique, ses mythes et sa grandeur mais aussi, sans doute, un rappel de la fameuse « sentinelle » d’Arthur C. Clarke. Lors d’un final apocalyptique, les officiers félons seront empêchés d’arriver à leurs fins, mais non sans dégâts, dans le même temps que sera levé le voile des artefacts jumeaux sur un secret terrifiant, une menace hypothéquant l’avenir de la civilisation terrestre. La mise en place est assez complexe (machinations, contexte politique, etc.) et un peu lourde malgré son originalité, sur un sujet somme toute connu, à savoir la catégorie : « Et si nous n’étions pas seuls dans l’univers ; et s’ils le savaient ; et s’ils nous observaient, etc. » Présentée ainsi, cette variation « impériale » sur une intrigue classique est plus ou moins dévoilée, mais on s’en doutait bien avant le final, non ?
« Dernier filament pour Andromède » est un exercice de style insolite et original dans sa forme, la création ex-nihilo d’un univers d’entités immatérielles aux préoccupations ésotériques, les Archontes. À noter un morceau de choix, le dialogue de l’entité Hu-Jon avec le Filament (une sorte « d’autoroute de l’information », au sens premier du terme), où Bellagamba réinvente un langage intuitif (et prétendûment mathématique, du fait de l’emploi de signes algébriques) avec cette entité profondément étrangère. À l’image d’une certaine SF allégorique et expérimentale typique des années quatre-vingts (Jouanne, Barbéri, Fayard, Volodine…), le texte s’avère trop distancié et inhumain pour que l’on s’intéresse vraiment à la quête de l’entité pensante Hu-Jon. Et ce, malgré l’allégorie finale, l’incarnation volontaire de Hu-Jon dans la peau de l’humanité la plus humble et fragile : peut-être faut-il y voir un parallèle avec les Évangiles et le sacrifice d’un Christ revenu sur la Terre de son plein gré, afin de partager, l’espace d’une vie humaine, le sort de sa création. Hormis en arrière-plan, ou sous la forme d’entités secondaires jouant les seconds rôles (cf. les IA d’Hypérion chez Dan Simmons), la science-fiction a rarement enfanté des sujets aussi immatériels et aussi peu « humains » ; il fallait sans doute le tenter et Ugo Bellagamba se tire somme toute correctement, sans maladresse notable, de cet essai périlleux. C’est néanmoins un exercice ardu pour le lecteur, que de le suivre jusqu’à son terme sur un sujet aussi désincarné. On est très loin de la « Cité du soleil », où les états d’âme et les hésitations de Laura lors de sa quête sont finement décortiqués.

— Biff

(La Cité du Soleil, L’Apopis républicain, Dernier filament pour Andromède)
Editions : le Bélial – SF Folio

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