« La Fraternité du Panca V – Frère Elthor » de Pierre Bordage

elthorVoici enfin le cinquième et dernier tome de la saga de space fantasy que Pierre Bordage a débuté en 2007, à raison d’un tome par an. Pour ceux du fond qui n’auraient pas suivi, ce cycle traite des frères et sœurs de la chaîne quinte agissant pour le compte du Panca, cette organisation secrète dont les membres ne se connaissent pas et sont disséminés à travers toute la galaxie et qui ont juré de sauver l’humanité des périls qui la menacent. Cette profession de foi implique le sacrifice de ses participants puisque chaque maillon de la chaîne doit transmettre son cakra, l’arme symbole du Panca crachant un feu mortel et inextinguible, et surtout son implant vital (l’âmna) au maillon suivant, le faisant bénéficier de ses connaissances et de son expérience mais signant son arrêt de mort par la même occasion.
Frère Elthor étant le premier maillon, le voici porteur des implants de ses prédécesseurs et de l’espoir des hommes de vaincre le néant prêt à les engloutir. Car, oui, désormais nous connaissons la nature de l’Ennemi. Enfin, plus ou moins : il s’agit d’une espèce de marée noire cosmique qui éteint les étoiles et annihile tout sur son passage. On aurait pu s’attendre à plus sophistiqué et moins démesuré après tant de tomes à nous maintenir dans le suspense, d’autant qu’on a du mal à imaginer en quoi la somme d’expérience d’une chaîne quinte est vraiment indispensable face à une telle entité. Comme souvent avec Pierre Bordage, et en particulier avec cette saga, il est préférable de débrancher son rationalisme et autres aspirations à la logique, et se laisser emporter par le souffle mythologique qui anime ses histoires même si ce dernier souffre d’un asthme de plus en plus prononcé, la faute vraisemblablement à certaine auto complaisance et une tendance au rabâchage.
À l’instar des quatre autres, ce tome comporte deux lignes narratives distinctes : l’une centrée sur Frère Elthor et son voyage en direction de la vague de néant, l’autre constituée des tranches de vie de divers personnages habitant la planète NeoTierra, la capitale galactique. La multiplicité des points de vue de ce second fil narratif et leur succession façon passage de relais est la seule nouveauté de cet ouvrage. Nouveauté pas très utile puisque malgré leur variété les personnages sont interchangeables et peinent à s’émanciper de la caricature : par exemple, toutes les héroïnes sont minces et belles et ont un rire qualifié de « cristallin », et tous les religieux sont obscurantistes et méprisent les femmes. Dommage car un protagoniste est l’un des sâtnagas, ces ascètes fanatiques, brutaux et nus aspirant à l’avènement de la fin du monde et formant l’antithèse du Panca. Même si on en apprend un peu plus sur eux, ils se révèlent moins exotiques que prévu et ne dévoilent pas grand chose de leur secte et de la manière dont elle s’organise au niveau interplanétaire.
Mais on peut faire le même reproche au sujet du Panca. Au niveau du récit consacré à Elthor, on reste dans l’aventure linéaire caractérisant les pérégrinations de ses prédécesseurs, les rebondissements en moins. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est le premier maillon de la chaîne quinte qui se paye le périple le plus pépère. Peu d’adversaires, peu de tension dans les dialogues, peu de situations périlleuses. Même si l’on sait qu’il va se farcir le big boss de fin de niveau, on aurait apprécié qu’il trime davantage avant d’y parvenir. De surcroît Elthor est peu aidé par son absence de personnalité et de dons propres. Cette transparence semble moins devoir à une faille du récit qu’à une nécessité didactique car elle permet au héros d’aller piocher dans les personnalités et les talents des frères et sœurs présents au sein des âmnas pour s’adapter aux difficultés, et donc de justifier la constitution de la chaîne. Le lecteur avide d’immersion et désirant s’identifier un minimum à Elthor en sera pour ses frais et se contentera d’une lecture de surface, s’étonnant presque que la belle Maliloa tombe amoureuse d’un être aussi terne. Au temps pour l’impact émotionnel du destin tragique de frère Elthor.
Que dire de plus à propos de cet ouvrage ? Qu’on y rencontre des pentales, ces créatures mythiques à cinq ailes et cinq cornes que le Panca a choisies comme symbole et qui ont inspiré une magnifique couverture à l’illustrateur Sylvain Demierre. Que le final en tentative d’apothéose n’a guère de chance de faire frémir un sourcil de surprise ou d’émerveillement. Que pour cent euros on a acquis un cycle romanesque sans conteste très décoratif dans la bibliothèque mais dont la plus-value s’arrête à peu près là. Que je vais relire Abzalon de ce pas pour retrouver la foi.

Éditions L’Atalante 
419 pages – 22 €
ISBN : 978-2-84172-567-0

%d blogueurs aiment cette page :