« La Guerre des règnes » de J.-H. Rosny aîné

guerreregnesCette anthologie présentée par Serge Lehman regroupe plusieurs nouvelles de l’auteur à la suite du roman La Guerre du feu dont fut tiré le film de Jean-Jacques Annaud. Une anthologie d’autant bienvenue qu’on ne sait pourquoi l’auteur est quasiment passé aux oubliettes alors même qu’il fut un des pères fondateurs de la science-fiction, d’où le prix Rosny d’ailleurs.
J’ai donc abordé ma lecture avec un a priori tout à fait favorable sans être sûre que le passage des années lui serait bienveillant.
Mais c’est le cas ! L’apréhension n’est pas esquissée que l’enchantement lui succède. Il est difficile d’expliquer qu’une écriture aussi surannée soit paradoxalement l’expression même de la jeunesse du monde, mais c’est le cas. Jusque dans le dernier texte, La Mort de la Terre qui, pourtant, clôt le cycle de notre espèce.
De longues, très longues phrases qui mettent en place toute la richesse de la terre, dans une langue parfaite. Et qui soulignent, bien involontairement de la part de l’auteur, la pauvreté de celle de bien de ses successeurs.
Inutile, je crois, de revenir sur La Guerre du feu qui marque les premiers balbutiements de notre règne avec la découverte de la maîtrise du feu. À titre tout personnel, d’ailleurs, je n’ai pu m’empêcher de relire dans la foulée Le Félin géant et Helgvor du fleuve bleu qui lui ont succédés sans être republiés, je le crains.
Peut-être les personnages ne sont-ils si attachants qu’en raison de la conscience qu’ils ont de leur faiblesse devant la nature et, sans doute aussi, de leur ignorance, y compris en ce qui concerne les mouvements de leur propre pensée.
Les textes ici retenus par Lehman l’ont été pour mettre en valeur l’ensemble d’une œuvre destinée à couvrir l’histoire de l’humanité, depuis l’archéo-fiction jusqu’à sa toute fin. Pure science-fiction ou esprit visionnaire ?
La seconde nouvelle, Les Xipéhuz, pourrait, elle, être située hors du temps, même si elle se situe dans un lointain passé. Celui où les hommes ont rencontré pour la première fois un règne « géométrique » donc hors de leurs possibilités de compréhension mais non de leurs observations.
Suit l’époque contemporaine, du moins contemporaine de l’auteur. Trois nouvelles Le Trésor dans la neige, Les Profondeurs de Kyamo et La Contrée prodigieuse des cavernes s’articulent autour du même personnage, Alglave, l’aventurier-type, guère différent de nos modernes Indiana Jones, malgré, époque oblige, une légère tendance à se sentir d’une civilisation supérieure dont on sent qu’elle est plus culturelle que profonde. Il y a tant d’émerveillement devant « l’autre » ! Et une « conscience écologique » très en avance sur son temps.
La première aventure, la dernière plus probablement, commence dans le Grand Nord. Lorsque Alglave, perdu dans la neige, verra son traîneau poursuivi par des ours. Mais un dieu veille sur les aventuriers malchanceux. Comme il veillera sur eux lorsqu’ils se seront perdus dans la forêt sans âge de Kyamo ou dans les profondes cavernes souterraines des Amériques,
Le Voyage réunira d’autres héros, fort semblables, lors d’une expédition dans une région encore inexplorée de l’Afrique mais les découvertes y reviendront sur cet impérieux besoin d’une Nature vierge et redoutable à laquelle se sont adaptés nos semblables. Comme dans nombre de ses nouvelles l’intelligence des éléphants s’y taillera la part belle.
Si le cadre de Nymphée se situe, lui, en Asie orientale aux limites de la Russie et de la Chine, il touche aussi à celle de la romance. Le narrateur, Robert, y accompagne le célèbre commandant Devreuse et sa charmante fille, Sabine, qu’aucun père sensé n’aurait emmenée. Aventure très « classique » écrite alors qu’elle n’était pas encore classique.
La Jeune vampire est, elle, une créature ponctuelle pourrait-on dire, et traitée avec toute la délicatesse voulue des sentiments, même si ce l’est moins au regard de la médecine.
Un Autre monde est celui perçu par les yeux d’un homme disposant tout à la fois d’une intelligence et de facultés kinésiques supérieures qui aura la chance de rencontrer un savant curieux.
Le Cataclysme, comme La Force mystérieuse, qui a sans doute inspiré Conan Doyle, font effectivement appel à des phénomènes mystérieux mais qui ne sont mystérieux, voilà qui est clairement établi, qu’en raison de l’ignorance relative de la science de l’époque. N’oublions pas que Rosny était reconnu par la communauté scientifique.
Avec Les Navigateurs de l’infini et Les Astronautes, qui lui font suite, nous entrons dans ce qui était alors le futur. Un futur qui se rapproche trop de notre présent pour ne pas s’amuser de ses incohérences tout en restant « attendri » par l’imagination déployée et par cette certitude, fortement chevillée, d’une entente possible entre toutes les espèces vivantes, même différentes. Il est vrai qu’un ennemi commun est la meilleure base pour la paix.
Enfin, avec La Mort de la Terre, l’auteur se projettera dans le futur lointain qui, parce qu’il nous est aussi totalement inconnu, prend une tournure prophétique. Non sur le règne du vivant qui succèdera à celui de l’Homme, nous n’en savons rien après tout, mais bien sur l’extinction de celui-ci. Par sa propre faute, et cela pourrait s’avérer plus proche que nous le voudrions, mais également parce que toute espèce a une fin, comme l’exprimait joliment Valéry : nous autres, civilisations contemporaines, savons à présent que nous sommes mortelles.
La courte postface de Lehman, mi-biographie, mi-resituation dans l’époque, est fort bienvenue. Sans l’expliquer, elle répare quelque peu l’injustice de ce qu’une imagination aussi vaste et un auteur à ce point majeur dans le domaine de la SF aient pu quasiment tomber dans l’oubli.

Éditions Bragelonne
785 pages – 28€
ISBN : 978-2-35294-571-0

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