« La Tour des damnés » de Brian Aldiss

PCL-SF02-01Bonne idée de la collection Dyschroniques que de ressortir des nouvelles oubliées, parfois injustement, ou celles des grands anciens qui font déjà tellement partie des classiques qu’ils se diluent dans un fond en sfumato.
Même la présentation, d’une sobriété toute évangélique, est propre à évoquer l’époque du lycée où, par petites brochures interposées, nos professeurs emplissaient nos soutes d’un bagage propre à occuper de longues années de voyage.
Du très scolaire donc. Au point de sourire dès la première ligne puisque Thomas Dixit, le héros, évoque un poème. Car il entre bien dans une caverne aux profondeurs insondables par l’homme, celle du mythe éternel comme celle de l’Enfer de Dante.
Même si l’enfer est ici celui qui peuple ses souvenirs puisqu’il est alors livré aux démolisseurs. Il fut le théâtre d’une extraordinaire expérience, une tour inversée gigantesque, abritant des milliers de couples volontaires, tous de moins de vingt ans, tous vaccinés contre toute maladie possible. Des logements spacieux. De la nourriture assurée. Aucun moyen de contraception. L’ensemble sous surveillance constante évidemment.
À une époque où le spectre de la surpopulation effrayait l’ensemble des nations civilisées, quelle façon d’en étudier au plus près les conséquences ? Et, effectivement, vingt-cinq ans de démographie galopante plus tard, ces jeunes gens étaient déjà des vieillards poussés par une quatrième génération naissante, tous vivants dans une misère sordide sous la domination de quelques meneurs féroces. Des vies singulièrement raccourcies dans une jungle effrayante.
Mais entre-temps, la surpopulation a été enrayée et l’alimentation de la planète assurée par les moyens modernes. Comment un être humain doué de la moindre empathie pourrait-il supporter la continuation d’une telle horreur ? Oui, mais… ceci se passe à New-Delhi, et les cobayes sont de religion hindoue. Ce qui leur a sans doute permis de ne pas s’être tous entre-tués. D’ici à imaginer qu’une dégradation de leur situation sur une génération de plus pourrait voir éclore des facultés psychiques remarquables et, surtout, exploitables, il n’y a qu’un pas que certains chercheurs sont prêts à franchir.
Ainsi, Thomas Dixit, ne refusera-t-il pas d’y entrer pour établir un rapport détaillé à présenter devant la commission responsable du projet, en présence du gouvernement indien et du délégué de l’O.N.U., son ami, le sénateur Byrnes.
Le récit alterne fragments de ce rapport et relation de son passage dans la Tour, juste après qu’un truand minable ait enlevé la fille aînée de la vieille Shamim pour la vendre au marché des esclaves. Gita, le compagnon de Shamim pourrait-il ne pas se rendre auprès du sage Vazifdar, magicien réputé, pour retrouver sa belle-fille ? Moment mal choisi puisque Thomas va y risquer sa vie.
Une courte nouvelle qu’on glisse dans sa poche mais une lecture-plaisir.
Certes, les inquiétudes qui naissaient alors ne sont plus de mise, ou ressortent sous de nouvelles formes mais demeurent les mêmes interrogations sur les facultés d’adaptation de l’homme, son évolution… Peut-être finalement est-il encore plus facile de mesurer la force d’un auteur quand son questionnement du futur est devenu du passé. À lire ou relire, assurément.

Éditions Le Passager clandestin 
106 pages – 8 € 
ISBN : 978-2-916952-78-9

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