"L’Ange du chaos – L’Agent des ombres I" de Michel Robert

La lutte entre la lumière et les ténèbres va reprendre. Chargé d’assassiner un haut dignitaire de la lumière pour empêcher la guerre, Cellendhyll de Cortavar, super agent du chaos, en profitera pour se venger d’ex-amis qui ont ruiné sa vie passée.
Cinq romans en six ans, et même un spin-off. L’univers de l’Agent des ombres est abondamment exploré par son créateur Michel Robert. Nul doute que la série a dû avoir du succès ! Mnémos réédite aujourd’hui le tome I des aventures de Cellendhyll de Cortavar, assorti d’une préface laudative mais peu intéressante, alors que l’on peut se les procurer en poche pour un prix modique. Une preuve que le héros ténébreux de Robert compte des fans.
Sur internet, Michel Robert compare Cellendhyll, agent secret médiéval au service du chaos, au James Bond de Ian Fleming (certes infiniment plus humain et complexe que celui des films) et à Josey Wales, le cow-boy vengeur de Clint Eastwood. Ailleurs, on évoque aussi David Gemmell, sans doute à cause de son célèbre Waylander, assurément un cousin de l’Ange du chaos. Tout comme Elric d’ailleurs : le héros de Robert possède une dague vampire de la famille de l’épée Stormbringer.
Il faut dire qu’au moins depuis les années soixante (notamment avec l’avènement du western italien au cinéma… ou d’Elric en fantasy !), les anti-héros sont légion. Et même, à vrai dire, infiniment plus nombreux que les héros classiques, type Flash Gordon, Tarzan ou Bob Morane. Tout superman qu’il est, même 007 est un anti-héros à sa façon : bourré de défauts (tabac, alcool, sexe) et tueur impitoyable à l’occasion, fut-ce pour la Reine. Aujourd’hui il apparaît difficile de créér des héros d’une pièce, bons et désintéressés à 100%. Le public aime les héros torturés, avec une part sombre et violente – ou en tout cas imparfaits. Même l’évolution du gentillet Luke Skywalker dans Starwars va aussi dans ce sens : dans Le retour du Jedi, vêtu de noir, il est plus dur que dans le premier film de la trilogie. Han Solo lui-même est un autre type d’anti-héros, fripouille au cœur tendre, un peu comme le Cobra à la trogne impossible des dessins animés japonais. Très récemment, l’affiche de Solomon Kane, d’après Robert E. Howard qui sut créer des héros limites, proclamait « combattre le Mal par le Mal », ce qui veut dire beaucoup sur l’évolution actuelle des héros. Kane est un fanatique. Et l’autre Kane de la fantasy; celui de Karl Edward Wagner, est carrément le méchant de l’histoire dans sa première aventure (La pierre de sang)!
L’agent des ombres, obsédé par sa vengeance, n’est guère original. Bien campé, quoique souvent trop bavard (on n’imagine pas un type pareil se lancer dans des tirades qui n’en finissent pas), l’agent secret assassin n’est cependant qu’un anti-héros de plus, qui n’apporte pas grand chose à ce type de personnage. On peut se demander comment le lecteur parvient à s’identifier à des personnages pas toujours sympathiques. Sans doute le côté sombre, voire le mal, sont-ils plus fascinants que le bien… Paradoxalement, un héros ambigü peut attirer là où un brave gars peut rebuter. Cellendhyll est ainsi extrêmement égoïste : c’est lui qu’il veut avant tout venger, à la différence de nombre de justiciers qui cherchent à honorer la mémoire de leurs proches assassinés. C’est lui qui a été trahi par ceux qu’il croyait ses amis. Malgré les flash-backs réussis qui montrent cette lâche trahison (notamment par celle qu’il aimait), le lecteur pourrait avoir un peu de mal à être partie prenante de sa vengeance. Rien ne vaut la poursuite d’un but altruiste pour épouser fait et cause d’un héros. En matière de vengeance, le massacre d’une femme aimée, ou d’enfants, sont les motivations les plus fortes. C’est même une tarte à la crème, au goût plus ou moins agréable, de nombre de films ou de romans sur le thème, dans le polar comme dans le western ou le film d’arts martiaux.
L’Ange du chaos est un très honnête roman de vengeance, auquel se mêle une intrigue d’espionnage fantasy. La vengeance elle-même est plutôt soignée. Dure, impitoyable, elle parvient même à prendre une forme originale en ce qui concerne la traîtresse qui fut le premier amour de Cellendhyll… puisqu’il lui offre une fleur ! Un peu spéciale il est vrai… Dommage quand même qu’une fois la vengeance consommée, Michel Robert ne parvienne pas à finir son roman. Quelques chapitres s’ajoutent encore, venant amoindrir la sensation forte laissée à un lecteur déjà rassasié. Robert n’est pas le seul : certains écrivains en rajoutent toujours alors que le mot fin devrait être écrit depuis longtemps.
Peut-être est-ce dû à un mal bien actuel du roman de genre. On doit faire long, voire très long, pour vendre. Du moins c’est ce qu’on imagine : le lecteur en veut pour son argent et, comme les films se rallongent au cinéma, les romans s’alourdissent sans cesse. Plus de 340 pages pour l’Ange du chaos, c’est beaucoup trop. C’est une simple histoire de vengeance, extrêmement basique, pas un chef d’œuvre du genre. C’est très correct, car Michel Robert s’y révèle d’un grand professionnalisme, mais en simple novella (comme la plupart des Conan du grand Howard) ou en petit roman genre vieux Fleuve Noir, cela aurait pû avoir un tout autre impact. Seule la complexité d’une intrigue devrait justifier le grand nombre de pages d’un roman
Tous les décors, tous les personnages sont abondamment décrits, parfois sur plusieurs paragraphes, sans jamais laisser quoi que ce soit à l’imagination du lecteur. N’oublions pas que quelques mots suffisent à un bon écrivain de pulps pour camper une figure haute en couleur ou un palais royal. Même les lieux les plus insignifiants et les personnages secondaires sont ultra décrits par Michel Robert, qui n’hésite pas, dans le même paragraphe, à dire qu’une auberge est banale tout en la peignant largement… Aujourd’hui, avec le cinéma, la mémoire des lecteurs a emmagasiné des centaines d’images ; point n’est donc besoin de leur décrire visages, vêtements et bâtiments dans le moindre détail. Quelques lignes suffisent. L’important est de donner une idée, une piste, tout en laissant le lecteur inventer le reste. On dirait, à lire Michel Robert comme d‘autres, que le lecteur paresseux attend un univers livré clé en main, sans avoir le moindre effort à fournir. Les rôlistes, plus habitués à faire travailler leur imagination, comprendront peut-être ce que l’on veut dire ici. L’important est de créer une atmosphère, pas d’imposer des images ultra précises au lecteur.
L’Ange du chaos n’en demeure pas moins un bon roman de fantasy, avec beaucoup de violence (et des combats bien troussés), quelques créatures impressionnantes (les Mantes, les Serpentères) et, en prime, du sexe et de la drogue en veux-tu en voilà. Michel Robert a voulu écrire un roman viril, avec un héros bad boy dans un univers sauvage. Il y est indéniablement parvenu !

— Patryck Ficini

Éditions Mnémos
347 pages – 19,90 €
ISBN 978-2-35408-067-9

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