« Larmes noires » d’Hervé Poudat

Nice et sa baie des Anges. Un futur post-apocalyptique mais, on le sent bien, tout proche. Et des larmes noires, appellation d’une ironie dérisoire. Quel autre nom pour ce Mal Noir, ces vastes flaques de néant qui s’étendent en engloutissant peu à peu tout ce qui les entoure jusqu’à dévorer le monde ? Au point que des lieux, il ne reste pas grand-chose. Guère mieux qu’un archipel au pied d’une étroite bande de terre et de montagnes qui disparaîtront à leur tour.
Pas plus que les personnages, nous ne sauront exactement ce qui est advenu sinon une monstrueuse explosion mais, ce qui est certain, c’est que rien ne demeurera.
Des survivants ? Oui, il y en a. D’abord la Confrérie des Logues, fondée par une poignée de copains et installée dans un vieux manoir du XVIè. Un petit territoire momentanément épargné autour d’un village restauré qui leur permet de vivre en autarcie, avec la plus grande liberté de mœurs mais dans le respect de règles très strictes.
Point d’enfants car il n’y a aucun futur. Point de dieux car, dans une telle promiscuité, qui pourrait se permettre des querelles à leur sujet ? Point de « bouches inutiles » non plus. Tous ceux qui vivent là ont été choisis pour leur compétences en divers domaines par leur « âme » fondatrice, Aemilia, qui ne supporte aucune contrainte et dont la nature rebelle s’est forgée dans les rues de Nantes contre le pouvoir en place et sa répression armée. Triste éternelle réponse des gouvernants impuissants aux catastrophes qu’ils ont initiées. Un gynécoloque notamment. Il en faut bien pour opérer les femmes qui le désirent. Personne n’oublie le bannissement de la boulangère après son refus d’avorter. Tous les métiers nécessaires – et suffisants. Pas de place pour les migrants…
Un pilote d’hélicoptère, aussi, militaire ayant déserté avec son appareil, parce qu’il n’est pas un luxe de surveiller les alentours et récupérer ce qui peut l’être quand on est coupé du monde. Du moins tant qu’il y aura du carburant. Mais il y a eu le temps de prévoir de larges réserves et de les stocker dans une des îles, celle du Véto Fou.
Un bon endroit, celle-ci. Qui irait essayer de s’en emparer au milieu de fauves en liberté dont s’occupe un cinglé asocial poursuivant son « grand projet » ?
Ailleurs… Ailleurs existe aussi une Terre des Shizos, celle d’un établissement psychiatrique dont les malades ont été laissés à l’abandon et pourtant survivent. Ou encore une communauté de femmes qui chassent à l’aide de chats.
D’autres encore ailleurs où seule la loi du plus fort a prévalu. Déjà qu’il n’en faut guère pour que s’efface toute humanité.
C’est pourquoi, lorsque la petite Fleur voit ses premiers saignements, Rob n’a d’autre choix que de quitter définitivement ce qu’il reste de Nice pour la mettre à l’abri de ceux qu’il nomme le Clan des Clowns. Un groupe de familles dégénérées qui font régner la terreur et entendent accoupler la fillette à leur rejeton déficient. De toute manière, il ne reste rien à piller dans la cité et la faim commence à se faire durement sentir. Une pénible expédition – avec pour tout bagage un vieux chariot empli d’eau, de conserves périmées et de médicaments qui le sont aussi.
Au présent de ses personnages, dans et autour de cette Nice qu’il connaît bien et détaille avec gourmandise, l’auteur entrecroise des flashbacks permettant d’assister aux premières heures de la catastrophe, sur place – lors du violent séisme au cours duquel la Méditerranée s’est retirée – et aux diverses stratégies adoptées en fonction des caractères, ici et dans le reste du pays.
N’y cherchez pas d’impressionnantes images ou de héros manichéens, juste l’observation attentive des modes de survie de petites communautés humaines démunies de tout et des valeurs qu’elles ont su ou non maintenir, à la fois dans leurs interactions sociales et à titre individuel.
L’ensemble justifie effectivement des larmes, très noires, et le mince fil d’espoir qui s’y glisse entre les lignes est moins celui d’un futur qui n’adviendra pas qu’une invitation à se souvenir, aujourd’hui, de la fragilité du présent et de ce qui en fait le prix. Qui sait, peut-être une invitation, aussi, à découvrir des rues aimables et un arrière-pays qui ne l’est pas moins ?

Éditions Pourquoi viens-tu si tard ?
273 pages – 14€
ISBN : 978-2-919113-35-4

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