« L’Art de séduire »

Si les quinze auteurs figurant dans cette anthologie, dirigée par Arnauld Pontier et préfacée par Philippe Ward, font la part belle aux méthodes et techniques de cet Art de la séduction, ils en montrent aussi facétieusement les écueils et parfois même les conséquences aussi inattendues que désagréables. Vous voilà donc prévenus, c’est à vos risques et périls qu’il vous faudra exercer votre séduction.

Ne pas oublier, par exemple, que lorsqu’on vient juste de trouver un emploi d’intérimaire et qu’on a besoin d’un véhicule, on ne peut se permettre grand-chose. Jean-Marc Sire en donne ici la preuve avec pas mal d’humour. Il est vrai que l’argent n’est pas tout. Alors comment ne pas craquer s’il est possible d’acquérir une splendide Patacadillac Panther vraiment À Portée de toutes les bourses. Et puis, ça vaut le coup d’emballer sa petite amie, du moins si elle vous aime pour de bon.
Parvenir à la tête d’une prestigieuse maison de luxe en étant partie de rien – même de moins que rien – simplement en sachant séduire, que Marietta Hasbourg pourrait-elle demander de plus ? Cela vaut bien une réputation douteuse et la répugnance à la moindre affection. Mais que ses chimistes trouvent Les Molécules de la séduction et, là, le monde sera à ses pieds ! Encore faudrait-il penser à tout, comme le souligne Yann Quero non sans malice.
Même un vieux célibataire grognon est capable d’accorder à sa sœur qu’elle lui a trouvé un très chouette cadeau. Chez LaBelleAffaire.com sans doute. Peut-être a-t-elle été regardante sur le prix, car il semble que le modèle livré n’est pas tout à fait au point pour la compréhension. Il est très esthétique en tous cas. Une charmante petite histoire contée par Daniel Birnbaum.
Avec Le Cobaye, Stéphane Lesaffre, lui, nous fait accompagner Bernard, manutentionnaire au chômage, auprès de l’employeur suggéré par le nouveau service qui a succédé à Pôle Emploi. Des essais cliniques rémunérés, cela paye bien et c’est mieux que rien, surtout en l’absence de compétences particulières. Cela pourrait même s’avérer pas désagréable du tout malgré quelques petites bizarreries.
C’est la Mort d’un sculpteur qu’évoque ensuite Jean-Pierre Andrevon. Par suicide, devrait conclure la police. Mais lorsqu’un artiste poursuit ses rêves, peut-on jamais être sûr qu’il n’a pas choisi une nouvelle porte qu’aucune police ne saurait imaginer ? Will, son meilleur ami, ne le saura peut-être jamais.
Quand on fait son métier de la vente de sourires et autres accessoires de séduction, comment supporter sans agir le vol de son produit-phare ? Surtout quand on ne dispose que d’un unique exemplaire hors de prix. Mais s’agit-il vraiment d’un vol  avec un produit d’une telle personnalité ? Heureusement, Sylvain Lamur veillera à ce que le Fatum Narratum Universalis console son héros de l’Escapade du SSS 5000 de chez Mohair Sam.
Rien qu’une ombre, selon Jean-Pierre Fontana, et une ombre bien séduisante. Celle de Rhôr, le tendre époux défunt de la languissante Maïdiée désormais condamnée à la solitude sa vie durant, selon les exotiques coutumes des Aplotes. De quoi s’ennuyer si longtemps que la prudence ne peut pas peser bien lourd.
Dans Subornator, Julie Conseil a choisi de mettre en scène Lavinia dont le fils va être jugé pour meurtre. Sale affaire pour son beau-père, le gouverneur Thetford, quasiment à la veille des élections qu’il compte bien remporter. Il ne fera donc guère de difficultés pour que son épouse fasse appel aux services d’un de ses amis, Noam, lobbyiste excentrique et ruineux. Lequel, avec son équipe de clones séducteurs, viendra bien volontiers à son aide. Et quelle aide ! À la fois délirante et cynique, avec des personnages un brin loufoques, une nouvelle qui a vraiment de quoi séduire.
Loïc Daverat nous conte les déboires d’un robot, dont le créateur a eu la fâcheuse idée de mourir avant de l’avoir achevé. Dommage qu’il n’y ait eu personne pour prendre la suite d’un projet aussi secret. Son programme auto-évolutif devrait cependant lui permettre de se terminer seul au contact des humains. En théorie, le mieux est donc de passer une petite annonce : Androïde NF ch. JF pour exp., en théorie…
Une belle invention que les Passion® évoquées par Stéphane Dovert. Ne serait-ce que parce que, mâles ou femelles, la firme Klozoff & Tanaka les a conçues avec les caractéristiques individualisées propres à l’acquéreur. Coûteuses donc, mais subventionnées et bien pratiques quand, isolé dans ces immenses haciendas de Corrientes, on se contente, pour toute vie sociale, de visioconférences régulières entre fermiers de la région. Sauf que Jean-Juan, inquiet d’une telle augmentation de sa libido qu’elle pourrait interférer avec sa culture de topinambours et ne pouvant plus joindre son psychologue attitré, va bien être obligé de se confier à une fermière voisine. Pas évident d’évoquer sa vie intime, mais les amis sont là pour ça, non ? Un texte à la fois plein d’humour et de délicatesse.
L’Algorithme était (presque) parfait. Il a été conçu exprès d’ailleurs par la boîte qui emploie la belle Sandra pour qu’elle puisse soutirer un maximum d’informations d’Edward Haines. Nous ne saurons pas exactement pourquoi d’ailleurs, Patrice Quélard nous laissant seulement entendre que l’homme est ingénieur et travaille dans un désert d’Amérique du Sud. Une information un peu plus consistante n’aurait pas été vraiment superflue, même si le propos est celui d’une rencontre arrangée et de ce qui en est résulté.
C’est avec un départ des plus classiques que débute cet Adultère, dû à Fabien Clavel. Un travail ennuyeux, des collègues qui le sont aussi. Raphaël n’aurait peut-être jamais songé à remettre en cause la routine dans laquelle s’est assoupi son mariage s’il n’avait rencontré par hasard la fille dont il a toujours rêvé. Merveilleuse maîtresse, si différente de sa députée d’épouse qui ne se passionne guère que pour des propositions de loi ! Seul petit bémol, les deux sont terriblement jalouses et il faudra bien répondre à leur double ultimatum « c’est elle ou c’est moi ».
La Chose qui pensait, de Didier Reboussin, est si profondément enfouie sous le sol de Bali, « l’Île des dieux » que bien rares sont ceux qui peuvent percevoir son appel. Un appel pourtant si intense que le narrateur, venu en simple touriste, ne peut croire être seul à l’entendre. Car il s’agit d’un être vivant, il en est persuadé. Au point de profiter d’une journée libre pour retourner, seul, auprès de la source et des bassins où il l’a perçue, manège qui n’échappera pas à une gracieuse baigneuse indigène qui partage ce don d’écoute. De quoi conforter cette envie de quitter définitivement une France où plus rien ne vous retient.
L’Amour est une chimère, assure Sylvie Gagnère. Ne suffit-il pas de six mois – six mois seulement – pour transformer un homme heureux, tant dans sa vie professionnelle à la tête d’une agence de publicité, que dans sa vie privée avec une épouse toujours désirable ? Pourtant l’arrivée de la perle trouvée par son associé va bouleverser la donne. Cette Mariane, aussi belle que compétente, est une réussite pour l’agence mais bien troublante. De quoi étonner Bernard, si épris de Sara pourtant ; de quoi craindre la jalousie de son épouse voire son éloignement et, enfin, de provoquer sa propre jalousie. De l’utilité de brider ses fantasmes…
Les Plaines d’Ishtar, d’Arnauld Pontier, sont vertes, si vertes, d’un vert si merveilleux qu’on ne peut qu’en rêver lorsqu’une pluie de lumière inexplicable vous les a laissé entrevoir. L’humanité entière ne s’y est pas trompée, ni la presse, ni les grandes religions, personne. Car l’Éden existe vraiment, chacun le sait désormais et n’attend plus que de quitter notre Terre désenchantée pour le rejoindre.

Quinze nouvelles de science-fiction ou de fantastique déclinée autour d’un art aussi vieux que nous le sommes et dont il est clair qu’il n’est pas près de disparaître.
Bref, une lecture tout à fait séduisante.

Éditions Arkuiris
262 pages – 18 €
ISBN 978-2-919090-08-02

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