« Lavinia » d’Ursula K. Le Guin

laviniaUn véritable plaisir alors même que je ne suis pas une inconditionnelle de l’auteur. Seulement comment ne pas s’attacher à Lavinia ? Une existence qui ne tient à presque rien. Quelques vers perdus à travers l’Énéide, elle-même perdue dans un vaste héritage qui tombe déjà presque en poussière dans l’indifférence.
Mais un poète a prononcé son nom, même une seule fois, et voilà qu’un autre poète lui insuffle la vie. Car il y a de la poésie dans ce récit, de ce « supplément d’âme » qui caractérise la fantasy dans ce qu’elle a de meilleur, quoiqu’il ne s’agisse pas d’un roman de fantasy.
Qui était cette Lavinia citée par Virgile ? La fille de Latinus, roi du Latium ? Celle qu’Énée recherchait sans le savoir lorsqu’il s’enfuit de Troie en flammes accompagné de son jeune fils, Ascanius, et portant son vieux père Anchise sur son dos ?
Parce que, depuis les poètes romains, rien n’a changé : une bonne histoire, c’est celle où le héros franchit épreuve sur épreuve, même si, avantage dont il bénéficie rarement dans d’autres littératures, japonaise entre autres, il lui reste parfois un peu de temps avant de mourir, mais toujours bien peu. Il est vrai qu’un héros devenu vieux et ventripotent, ça ne convient pas, mais pas du tout.
Pourtant, par la grâce de Le Guin, la rencontre d’Énée et Lavinia sera celle d’un court moment de bonheur.
Malgré sa mère qui a perdu la raison au décès de son fils, Lavinia, choyée par son père, vit une vie heureuse, calme et soumise, même si la soumission en esprit ne suit pas, mais c’est une jeune fille qui connait les devoirs des filles de rois. Même si les rois l’étaient alors de bien menus royaumes. L’âge de se marier est là et les prétendants aussi car elle héritera des domaines de son père, mais il y a encore un peu de temps… Un peu, seulement.
Mais voilà qu’à la source de Faunus auprès de laquelle se rend son père pour écouter les oracles, elle-même va faire une rencontre étrange. Une ombre ou presque. Que fait là le poète, son créateur, sinon la rejoindre à la lisière où se croisent les temps ? Plus tard, oui, il la retrouvera en écrivant son épopée. Plus tard. Quand il vivra dans la Rome orgueilleuse qui n’existe pas encore et quand, de retour et agonisant sur le pont d’un bateau, son âme s’échappera vers le passé pour conter à Lavinia le futur qui l’attend. Pour évoquer celui qu’elle doit attendre et qui arrive de Troie après son passage à Carthage.
Voilà qui ne sera pas facile à faire entendre à Latinus, mais il sait ce qu’est une prophétie. Son épouse, par contre, a déjà décidé du fiancé de sa fille, Turnus, son neveu, un de leur plus riches voisins. Mais qui regarderait un jeune homme, si beau et téméraire soit-il, quand un poète vous a promis le propre fils d’une déesse ?
Il n’y aura de choix que la guerre.
Lavinia suivra donc le dessein que lui ont tracé le poète et les dieux mais elle le suivra de son plein gré, en femme libre d’elle-même, malgré tout.
Entre retours sur sa vie et visions à venir, une figure de femme pleine d’intensité, très belle, servie par une écriture à la hauteur et structurée par une solide érudition, jamais tout à fait visible mais bien présente.
J’ai beaucoup aimé. Pas étonnant que ce roman ait obtenu le Locus Award 2009. C’est peu de dire qu’il le méritait.

Éditions L’Atalante
313 pages – 18 €
ISBN : 978-2-84172-528-1

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