« Le moineau de Dieu » de Mary Doria Russell

« Le moineau de Dieu » est un premier roman surprenant et atypique, par son ouverture qui transcende totalement la classification de science-fiction. Si elle lui convient dans l’absolu, elle n’est ici qu’un prétexte, qui serait par ailleurs très réducteur. À noter aussi que depuis sa sortie en 1996 aux USA, il s’agit toujours du seul roman de cet auteur, semble-t-il : dommage.
Avant même le scénario, ce que l’on retient de ce roman est la profonde humanité de l’auteur, se traduisant par une aptitude rare à dépeindre avec justesse les caractères et les relations entre les êtres, ainsi que les tourments les plus complexes de l’âme. Au travers du père jésuite Emilio Sandoz, personnage principal, sont analysés les motivations d’un homme à consacrer sa vie à Dieu, ses doutes sur son existence et sur la miséricorde divine, la tentation inévitable de l’amour charnel et, face à l’adversité la plus abjecte qui le frappe, lui et ses compagnons, la remise en question de l’existence de Dieu face au mal. Au delà des parcours individuels très forts et souvent atypiques (la troublante Sofia Mendes, emprisonnée dans les contradictions de son passé), sont aussi analysés les ressorts de l’engagement et du don de soi pour une cause, que l’on soit jésuite ou « laïc ».
Le scénario est certes parfois discutable, dans son organisation ou ses détails, quant à sa crédibilité. À commencer par le fait d’avoir laissé dans l’ombre la plupart des étapes qui préluderaient, ou accompagneraient, une telle mission (montage technique et financier, etc.), remplacés par une implication exclusive, en vase clos, par les jésuites et les découvreurs ; un quasi noyautage au détriment des grandes nations et d’une sélection d’experts plus « mondiale ». Ce point de vue privilégié et exclusif se confirme par la suite, par l’absence totale d’analyse des réactions politiques ou des média face aux événements (y compris les suites du sauvetage du seul rescapé de la mission), alors que, indiscutablement, ceux-ci sont de la plus haute importance pour l’humanité entière. Face à la découverte de l’univers étranger, et ses suites dramatiques, le monde semble uniformément circonscrit au cercle des jésuites, à l’image du cadre confiné du procès en huis-clos qui s’y déroule. Par ailleurs, on devine qu’avant même d’être imaginée pour être crédible, la planète visitée est un laboratoire vivant de confrontations et de situations, en même temps qu’une sorte d’archétype de tous les mondes étrangers à découvrir (ou plutôt, de ceux déjà découverts sur terre ?), avec leurs caractéristiques et leur pièges. L’univers décrit par M.D. Russell semble inspiré de l’Inde, avec son système de castes, les consonances typiques de la langue, et son exotisme rural et tropical digne d’un comptoir de la route des Indes ; un univers très terrestre, finalement, qui le rend plus troublant encore, par les analogies et les leçons que l’on peut en tirer sur notre propre société humaine et ses ressorts fondamentaux (prédation, oppression des plus faibles, injustices instituées, etc.)
On notera aussi cette propension parfois excessive des personnages à pratiquer un humour débridé jusque dans les pires situations (la médecin Anne Edwards, mais aussi la plupart des membres du petit groupe de colons). Cela trahit sans doute une attitude personnelle de l’auteur mais offre aussi, de-ci de-là, quelques bouffées de fraîcheur salutaires à un roman par ailleurs très sombre d’ambiance. Cette tension palpable, quasi permanente, est due au principe d’un montage par alternance de chapitres en flash-back, livrant d’emblée au lecteur la tragédie avérée, celle de la mort violente des héros. Dès lors, le ressort principal de l’intrigue consiste à nous en dévoiler peu à peu l’origine. Le temps de référence du récit est l’année 2060, celle du sauvetage, puis de la mise en accusation troublante du père Sandoz par ses sauveteurs. Seul survivant de l’expédition, et seul à connaître toute la vérité sur les événements qu’il a subis, celui-ci se refuse longtemps à la livrer, même à ses pairs, comme s’il s’agissait d’un secret trop lourd pour être partagé.
Confronté aux romans de science-fiction habituels ou, disons-le, à la plupart de ceux de la littérature « en général », ce roman frémissant et émouvant a une altitude étonnante, par sa profondeur d’analyse et son humanité. Pour un premier roman, c’est un coup de maître proche du chef d’œuvre absolu, malgré les quelques reproches évoqués plus haut, qui ne gênent en rien le plaisir de lecture… et la leçon d’écriture. Le moineau de Dieu illustre parfaitement le principe, ou l’idéal, selon lequel ce sont avant tout les personnages, puis l’écriture en second lieu – et non pas le scénario – qui font la première qualité d’une œuvre littéraire.

Albin Michel (1996), Pocket SF (2001)

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