"Le Procès de l’Homme Blanc" de Yann Quero

À moins de faire l’autruche, difficile aujourd’hui d’ignorer le mépris dans lequel les pays des Nords tiennent le protocole de Kyoto et les répercussions de l’industrialisation à outrance qui vont détraquer le climat et nous conduire aux pires problèmes, jusqu’à remettre en cause la survie de l’espèce…

Dans ce second roman, dense et foisonnant, Yann Quero a choisi de montrer, dans un futur pas si lointain, les conséquences climatiques, géopolitiques et humaines d’une telle attitude.
Encore un roman catastrophe, direz-vous ! Et l’auteur serait encore de ces Cassandre qui, depuis que la SF est SF, dénoncent les blessures irréparables que l’homme inflige à sa planète, nous détaillant la fin de l’humanité dans un tableau accumulant les images atroces ?

Trois points toutefois font que l’ouvrage apporte une pierre toute personnelle à cet édifice.

Par son background, d’abord. Une nouvelle ère glaciaire règne sur la planète. Les Nords (Europe de l’Ouest, Japon, Etats-Unis, etc.) n’existent plus, recouverts de gigantesques glaciers balayés par les vents polaires. Seuls les Suds, les pays intertropicaux, ont pu échapper à la catastrophe, non sans souffrir mille maux, typhons monstrueux ou pluies si acides qu’elles dissolvent les toits des bâtiments. Directement ou indirectement (massacres, famines), les dérèglements climatiques ont causé plus de huit milliards de morts.
Dernier « pays » industrialisé, Singapour doit lutter contre une immigration massive venue du reste de l’Asie du Sud-Est. La ville-état, où les médias sont muselés et la police omniprésente, est dirigée par un ancien policier à l’ascension fulgurante, Tan Lee Chye, devenu président de la République.
Pour asseoir un pouvoir politique vacillant, Tan fait sienne l’idée soufflée par sa secrétaire, Draupadi : organiser le « procès de l’homme blanc », responsable de la catastrophe climatique globale. « Pour tirer les enseignements de ce qu’il s’est passé » mais satisfaire aussi au sens du dharma : les morts, bloqués dans leur transmigration (on est en terre hindouiste / bouddhiste), « exigent que soit fait le bilan des fautes et des responsabilités ». Mi-conférence de Bandung, mi-tribunal de Nuremberg, ce procès, sitôt annoncé, déchaîne les passions.
Les subtilités des relations entre castes, entre ethnies, le tableau de cette ville où cohabitent extrême pauvreté et technologie de pointe, sont des points forts du roman et lui confèrent un aspect diablement crédible. Un bémol : les aléas de la préparation du procès occupent la plus grande partie du récit, au détriment du procès lui-même, expédié dans les dernières pages… avant le retournement final. Mais le narrateur n’entendait sans doute pas s’étaler sur des pages et des pages de réquisitoire argumenté, préférant visiblement dépeindre les conséquences de l’incurie des hommes des XXe et XXIe siècles (ce qui est aussi une façon d’argumenter).

Second point intéressant : par une succession de retours en arrière dus aux effets indésirables d’une drogue, le narrateur nous raconte l’enfance jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte d’une femme de cette Asie du Sud-Est plongée dans la tourmente : Draupadi, orpheline tamoule exploitée, violée, prostituée, évadée, qui, après maintes tribulations, entrera par la petite porte dans les coulisses du pouvoir, se rendra bientôt indispensable, organisera le procès, et deviendra pour finir la mère symbolique et déesse tutélaire d’une nouvelle… humanité.
Le lecteur ne peut distancier, le narrateur l’attache pas à pas à son personnage, lui fait vivre toutes ses souffrances. Ce qui a valeur d’exemplarité : on nous montre, portés par un seul personnage emblématique, les malheurs et vicissitudes qui frappent tous les hommes, en cette époque désespérante. Tous les hommes, mais plus particulièrement les femmes.

Troisième point remarquable, enfin : ce personnage emblématique, Draupadi, porte le nom d’une des déesses du Mahabharata. Le personnage de Gandhari, le fait que plusieurs frères couchent avec Draupadi, l’identification entre l’ancienne et titanesque bataille de Kuruksetra et « l’actuel » cataclysme climatique… tout cela renvoie directement au Mahabharata. La situation tragique dans laquelle se trouve l’humanité est interprétée comme une conséquence directe de la malédiction de Gandhari (celle du mythe). Yann Quero, spécialiste des mythologies et traditions occidentales et orientales, a ainsi intégré les récits de l’épopée sanskrite dans le corps du texte et, surtout, construit son roman en écho à l’immense poème.
C’est là à mon sens l’aspect le plus passionnant du roman. D’une façon fort différente de celle avec laquelle Zelazny dans les années 60 s’inspirait des grandes mythologies, l’auteur accorde une place fondamentale au mythe dans son récit, en le rendant signifiant dans un contexte de speculative fiction.
En enracinant un discours de dénonciation et d’avertissement dans des croyances et une sagesse indiennes millénaires, en mettant en scène le concept de dharma avec ses notions d’équilibre et de mesure (tout le contraire de la démesure occidentale en termes d’exploitation des ressources), en faisant ingénieusement écho à l’enseignement des Védas (le divin est présent en chaque individu, la religion est avant tout une recherche de la connaissance de soi), Yann Quero donne à son récit une résonance singulière, et ce, jusqu’au dernier paragraphe, qui fonctionne en manière de point d’orgue…

Aussi quelques rares approximations de style et incohérences de construction ne devront-elles pas vous empêcher de lire ce roman poignant, habilement bâti, et dans lequel, après un début plutôt lent, rebondissements et révélations surprenantes se succèdent sans faiblir.

— P’tit Mot Terré

Éditions Arkuiris -18 €
ISBN : 2-9520184-3-X
399 pages

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