"Le Sommeil de la raison" de Juan Miguel Aguilera

Lorsque, au cœur de l’hiver 1516, on pénètre dans la crypte de la cathédrale de Cologne avec deux dominicains venus chercher la dépouille d’un de leurs frères, on peut s’attendre à beaucoup de choses, y compris au déplaisir des moines des lieux qui pourraient en vénérer les reliques… mais la première surprise est de taille.

Nous n’en saurons rien de plus et nous nous retrouverons tout soudain au cœur d’un été méridional, au lendemain d’une pluie de tempête, sur le chemin de deux étranges sorcières, Meg, l’ancienne, et Céleste, sa jeune protégée. Elles s’arrêteront bien une nuit, aidant la femme d’un batelier à mettre au monde une petite fille qui avait grand besoin de leur protection, mais sans s’attarder. La nuit de la Saint-Jean est proche.
Ce n’est pas, en tout cas, une date bien remarquable pour Luis Vives qui, parti d’Espagne pour faire ses études à la Sorbonne, les continue à Louvain, quoique le traité de l’âme qu’il ait entrepris pâtisse un peu de ses visites aux auberges.
La logique voudrait que tous ces personnages poursuivent tranquillement leurs projets, voire se laissent vivre, mais la logique est-elle de mise quand la raison est en sommeil ? L’auteur va nous démontrer que, bien au contraire, toutes ces vies convergent.
Luis, pourtant bien désargenté, s’il ne se sent pas assez hardi pour réclamer son dû à Érasme, son ami et maître admiré, en recevra un tout autre paiement : une recommandation telle qu’il deviendra précepteur du futur archevêque de Tolède et approchera au plus près le futur Charles Quint. Ainsi retournera-t-il vers l’Espagne, sans vraiment le désirer : l’époque ne se montre pas spécialement tendre pour les marranes.
Elle ne l’est pas exagérément non plus pour les sorcières mais ont-elles davantage de prise sur leur destinée que le commun des mortels ? La plus grande sorcellerie n’est-elle pas d’être une femme intelligente ? Est-ce bien cette vertu pour laquelle le maître du sabbat lui assignera la mission de partir à Bois-le-Duc pour retrouver un homme ? Mais lequel ? Les esprits le lui désigneront… Après un long chemin au cours duquel elle rencontrera de bien douteux bohémiens, elle le reconnaîtra, en effet. Il est vrai qu’il est des êtres qui se distinguent de façon « évidente »… c’est bien le cas de Jérôme Bosch. Lui aussi la reconnaîtra, mais elle n’aura plus ensuite qu’à prendre la fuite.
Et pour cela, il faut de l’aide.
Ce jeune Luis qui devrait sans doute embarquer avec la noblesse s’apprêtant à faire route pour l’Espagne pourrait l’aider peut-être ? Il n’en est pas très sûr, mais la jeune Céleste est fascinante et puis n’a-t-elle pas l’air bien au courant des voies de l’âme ?
Il en traverseront ensemble les chemins les plus tortueux et, pour s’être trouvés sur la route de bien immenses ambitions, affronteront des dangers tout à fait tangibles, eux. D’ailleurs, il n’est jamais bon de fréquenter des sorcières, surtout lorsqu’un dominicain s’intéresse à vous…
Juan Miguel Aguilera se plait à nous entraîner à une époque particulièrement foisonnante de l’histoire, au moment où, à l’humanisme naissant, se mêlent encore des relents d’un obscurantisme semi-païen. Il y met de bien incroyables choses mais avec assez de talent et d’érudition pour que nous acceptions volontiers de mettre, nous aussi, notre raison en sommeil, quitte à ce qu’elle engendre des monstres…
Le fantastique, lorsqu’il flirte avec l’historique, peut donner de fort agréables lectures…

— Hélène

Éditions Au Diable Vauvert
Traduction Antoine Martin
522 pages – 24 €
I.S.B.N. : 2846261164

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