"Le Souffle du temps" de Robert Holdstock

Robert Holdstock. Un auteur qu’il est inconcevable de ne pas relier à l’impressionnante saga de la Forêt des Mythagos, cette série ayant défriché de nouveaux territoires dans le domaine de la fantasy, marqué toute une génération de lecteurs et raflé quelques prestigieuses récompenses au passage. Holdstock et fantasy sont dorénavant devenus tellement associés qu’on ne peut avoir que les yeux dessillés lorsque Folio SF publie l’un de ces premiers romans et qu’il s’agit de science-fiction. C’est donc avec un mélange de curiosité et de perplexité qu’on s’attaque à la lecture de « Le souffle du temps », d’autant plus que la quatrième de couverture nous annonce une parenté du texte avec « Solaris » de Stanislas Lem et « Le monde inverti » de Christopher Priest, histoire d’achever d’appâter l’amateur de littératures de l’Imaginaire pas assez convaincu.
« Le souffle du temps » nous conte les pérégrinations, pour ne pas dire les errances, de deux hommes et une femme que rien ne rapproche si ce n’est leur fascination pour la planète qu’ils étudient : VanderZande. Ce monde est le seul sur lequel soufflent les vents du temps, des phénomènes météorologiques capables de changer des lieux anodins en paysages d’un passé lointain ou en étranges topographies futuristes, de faire ressurgir vestiges archéologiques et se côtoyer bâtisses et artefacts de différents éons. Et d’emporter les explorateurs trop téméraires tout en laissant sombrer dans la folie obsessionnelle les survivants.
Des trois types de colons se partageant l’exploitation de VanderZande, les fermiers qui tirent tant bien que mal subsistance de sa terre inhospitalière, les Modifiés qui ont sacrifié une partie de leur humanité à leur adaptation à son atmosphère empoisonnée et les scientifiques qui ne sortent de leur Cité d’Acier que pour jouer au chat et à la souris avec les vents, ce sont ces derniers qui fondent le plus d’espoirs sur la planète et qui, paradoxalement, sont les plus aveugles à sa véritable nature. La leçon sera d’ailleurs cruelle à apprendre pour les trois protagonistes principaux.
Nous avons à faire ici avec un planet opera d’un genre tout à fait particulier. Bien que non dénué d’exotisme et de dépaysement (les descriptions des panoramas rougeoyants de VanderZande, des troublantes conjonctions de ses six lunes et de sa faune aux interactions originales donnent une véritable personnalité au monde) ce roman est bien loin des canons établis par Jack Vance. Si exploration il y a, elle est avant tout psychologique. Les personnages se recherchent eux-mêmes à travers leur quête pour percer les mystères de VanderZande et de ses vents du temps. Et il ne s’agit pas là d’un simple ressenti de chroniqueur en mal de dissection : c’est pratiquement dit textuellement tout au long du récit. On peut d’ailleurs y voir l’un des points tendancieux du texte : souvent bavard et analytique, il ne laisse pas de place aux interprétations du lecteur. Heureusement, la poésie de l’ensemble permet de prendre un peu de distance et d’accepter de baigner dans une vaste métaphore aussi sophistiquée qu’assumée. En matière de comparaison, ce roman a bien moins d’accointances avec les écrits de Priest et de Lem qu’avec ceux de Bradbury et leur lyrisme mélancolique et ceux de Ballard pour le côté cataclysme lent et surréaliste. Et pour rester dans le domaine des comparaisons, il est difficile de faire l’impasse sur celle avec la forêt des Mythagos. La parenté entre les deux romans de l’auteur est manifeste sur plusieurs points : tout d’abord la réalité qui offre deux niveaux de lecture et qui finit par s’effacer au profit du mythe. Ensuite l’interdépendance entre l’étrangeté du dehors et celle régnant à l’intérieur des personnages : l’une répond à l’autre, alimente l’autre. Enfin des protagonistes aux personnalités marquées et torturées. Chaque personnage peut se définir par une caractéristique dominante (en général peu reluisante) : la lâcheté de Léo, la cyclothymie de Léna, l’arrogance de Kris, mais avec une infinité de variations et une logique comportementale qui n’obéit à aucun archétype connu.
L’auteur s’affranchit des règles classiques d’écriture du roman, ne s’impose aucune limite : pas plus de scènes d’action que de cliffhangers ici, peu de dialogues et des personnages pas vraiment charismatiques. Les deux femmes importantes du roman n’ont par exemple rien d’attrayant, l’une avec ses zones pileuses greffées sur les joues et son comportement lunatique, l’autre avec ses yeux modifiés décrits plusieurs fois comme horribles. Quant au dénouement du récit, aussi psychédélique que peu compréhensible, c’est pratiquement une attaque en règle contre la tradition des chutes chère à la SF.
En conclusion et au risque de verser dans la platitude, on peut dire de ce livre qu’il n’est pas plus de la SF que le cycle de Mythagos n’est de la fantasy : il s’agit avant tout d’un roman de Holdstock. De ceux dont le genre littéraire emprunté n’est que le prétexte à des histoires intenses et tortueuses qui vous imprègnent durablement l’âme.

Michaël F.

Éditions Folio SF
Traduction : Laurent Calluaud
414 pages – 7,60 €
ISBN : 978-2-07-035914-1

%d blogueurs aiment cette page :