"Leçons du monde fluctuant" de Jérôme Noirez

Et si Lewis Caroll n’était pas Lewis Caroll ? S’il était resté Charles Ludwidge Dodgson, tout simplement parce que dans l’Angleterre de la Grande Rectrice Victoria, où le Parlement de Westminster prend spontanément feu tous les matins à sept heures dans un incendie qui s’éteint tout aussi spontanément à une heure, il n’y a pas davantage de place pour les amateurs de fillettes qu’il n’y en a dans ce monde-ci.
Outre l’ostracisme de ses pairs, Dodgson subira également l’épreuve d’être envoyé devant une classe de cancres. Parfaite méthode pour sanctionner un enseignant tout en veillant à assurer tant aux miséreux qu’aux voyous cette instruction propre à pallier non seulement toutes les misères du monde mais tous ses vices. Après tout, les mathématiques ne peuvent-elles accomplir des miracles ?
Mais, pour les Amphigouristes, le mieux est encore de l’exiler : ill lui sera certainement très profitable d’enseigner les sauvages de la (très) lointaine colonie de Novascholastica, perdue quelque part dans l’Océan Indien, tout en amenant aux dits sauvages, qui n’auraient que trop tendance à confondre les territoires de la vie et ceux de la mort, les bienfaits de l’éducation anglaise.
Dodgson partira donc avec tout son matériel photographique. Il ne sera pas seul. Les Amphigouristes auront veillé à ce qu’il soit accompagné de Jad Renwick, leur noir précepteur. Un personnage aussi étrange qu’inquiétant.
Or, dans le monde des morts, en Novascholastica, erre une petite fille curieuse, Kematia, qui avant même de vouloir connaître la cause de sa mort – une infibulation suivie d’hémorragie – voudrait bien savoir pourquoi cette blessure lui a été infligée. Une coutume chez les Empewos finiront par lui apprendre ses grand-mères. Et chez les Empewos comme ailleurs qui s’opposerait à la coutume, surtout si elle est absurde. Bien lourde quête pour une enfant, même si Kapajing, chien de hasard tout aussi mort, se décide à l’accompagner. Puis ensuite Wilfried Hudson, le chasseur écossais, rencontré à l’auberge de Lulunruntu où les Blancs, une fois morts, ce sont installés dans une douillette petite non-vie.
Une histoire extrêmement étrange dans un monde non moins étrange, en forme d’hommage à celui d’Alice au pays des merveilles et à son auteur, et où fluctuent les limites entre le rêve et la mort. Là encore, l’intérêt tient beaucoup à la finesse avec laquelle sont évoqués nombre de sujets délicats. Il s’agit donc d’un hommage tout à fait remarquable et tout à fait approprié ; malheureusement, tout comme le monde d’Alice, il m’est resté assez hermétique, si parfaitement qu’il soit servi par le style impeccable et l’imagination foisonnante de Jérôme Noirez. Dommage pour moi, chance pour les amateurs de Lewis Caroll, nombreux si l’on en juge au succès de la réalisation de Tim Burton.

— Hélène

Éditions J’ai Lu
319 pages – 7€
ISBN : 978-2-290-02139-2

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