"L’Ère de Caïn" de Yann Quero

Que voici donc un rare plaisir. Un premier roman, un peu inclassable mais, en tout cas une brillante page de l’imaginaire.

Cela commence par de très courts chapitres de phrases déstructurées, désorientantes, un peu comme lorsque l’on tourne rapidement sur soi les yeux fermés puis qu’on les ouvre sur une réalité vacillante. Et celle-ci va durer jusqu’aux toutes dernières pages du livre qui nous amèneront dans un futur très ou trop proche après que nous soyons partis des origines…
L’histoire en elle-même pourrait être résumée simplement : Caïn, marqué du signe qui le protège et le désigne, ne saurait mourir après le meurtre de son frère mais ne saurait également vivre comme le commun des mortels. Mais qui sont les mortels et ont-ils été jamais chassés du jardin de l’Éden ?
Caïn, lui, en partira car, davantage que le regard de ses frères, c’est le sien qu’il ne supporte plus. Il aimait tellement Abel, et son frère aussi l’aimait, si différent qu’il soit… Alors il va vivre et il vivra avant même que les mythes n’aient été conçus ou pendant, ou après, parce que l’auteur vous perd délibérément dans les méandres d’un temps dont on ne sait s’il a existé ou s’il est en train de venir à l’existence. Il les traversera à sa propre façon pour s’allier à Thor et Odin, avant qu’ils ne soient devenus des dieux, entendre les douces paroles de Nasicaa et la musique naissant sous les doigts d’Hénok, ou croiser sur le vaisseau du Hollandais volant à la recherche de l’île des morts évoquée par Ulysse.
Yann Quero nous plonge, avec un talent particulier, dans un conte érudit qui bouleverse en un joyeux désordre la mythologie tout en se lisant parallèlement à deux niveaux : celui de l’histoire douloureuse que vit Caïn, entrecoupée de courtes plages de quiétude, mais aussi dans une ligne mélodique qui court entre les mots. Une lecture qui joue la carte de la rêverie en amenant à la réflexion sans même que l’on s’en aperçoive avant que l’auteur, comme un joueur de bonneteau, vous laisse entrevoir au détour d’une page une mystérieuse interprétation de la quête de l’immortalité pour mieux la camoufler aussitôt par une petite pirouette ironique.
Si à un bout de chaque arc-en-ciel, dit le dicton, se trouve un trésor, les éditions Arkuiris en donnent là une bien belle illustration.

— Hélène

Éditions Arkuiris
ISBN n° 2 9520184 1 3
285 pages – 15€

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