"Les diables blancs" de Paul McAuley

Décidément, « Au cœur des ténèbres » de Conrad parle à l’imaginaire anglo-saxon. Non seulement Coppola a réalisé un film mythique en en reprenant la trame et l’esprit (« Apocalypse Now »), non seulement Silverberg l’a transposé dans un univers SF (nous livrant ce texte magnifique, « Les profondeurs de la terre »), mais, une fois de plus, il est évoqué, de façon transparente, dans le dernier roman traduit de Paul McAuley, « Les diables blancs ». Il y est en effet expressément fait référence au sombre Kurtz, l’homme perdu, terré au plus profond de l’Afrique, qui a touché au plus noir de l’âme humaine. La boucle du fleuve Congo, lieu géographique vers lequel convergent les personnages principaux, est désignée par un des personnages comme l’emplacement où Conrad a situé le camp de Kurtz. Et le périple qu’ils ont entrepris devient aussi voyage intérieur, qu’il s’agisse de Nicolas Hyde, médecin travaillant pour une ONG, qui va se défaire d’un passé dont il porte l’empreinte obsédante dans sa chair même, ou d’Elspeth Faber, paléontologue, fille du « bon savant » (Matthew Faber) et « nièce » du « savant fou » (Lovegrave), qui traîne un lourd secret dont elle ne se libérera que tardivement dans le récit.

D’autres références avouées à de grandes œuvres de fiction anglo-saxonnes apparaissent dans ce roman. Celle à « L’île du Dr Moreau », d’abord, nous maintient sur la piste : « Les diables blancs » est, pareillement, une œuvre à portée morale. Parce que dénonciatrice de toutes les dérives que pourront engendrer les manipulations génétiques, dans un futur proche. Alors, bien entendu, McAuley brouille les pistes : les monstres terrifiants, ce ne sont pas ces chimpanzés (ou ces hommes) modifiés pour ressembler à des australopithèques, les Aimables, installés au large de l’Afrique de l’Est sur son île par le Dr Faber (étymologiquement, « celui qui fait »), mais leurs jumeaux, les fameux diables blancs, hyper-agressifs et adorant tuer, par morsure ou par Kalachnikov, créés d’après les travaux de Faber par le Dr Lovegrave (c’est-à-dire « Tombeau de l’Amour » – vous avez dit Folamour ?), au cœur des ténèbres, dans une Afrique centrale autrefois couverte de forêt pluviale et devenue inhabitable, là où travaille, entre autres, un certain « Tony Todd » (« Tod » = « mort » en allemand – on pense aux titres-jeux de mots de Gene Wolfe sur « l’île du Dr Mort », « la Mort du Dr Île », etc.).
Diables blancs et Aimables sont toutefois rigoureusement les mêmes créatures. Ne les différencie que la manière dont on les a « programmés ». En effet, non seulement les scientifiques de 2040 bricolent les génomes (la description du camp des « bidouilleurs génétiques » vaut son pesant d’ADN !), mais ils ont découvert que l’esprit fonctionnait selon des « engrammes », schémas de pensée-type que l’on peut manipuler. Obligate, la multinationale qui possède (au sens propre) l’ancienne République Démocratique du Congo, mélange à un discours politiquement correct sur les économies à faible impact et le développement durable, des pratiques d’endoctrinement rappelant étrangement la dianétique, et manipule ainsi l’esprit de ses employés. Matthew Faber s’est lui-même (ou a été) reprogrammé de cette manière, ce qui a mis en péril son intégrité mentale et, depuis, le transforme parfois en « docteur Dave », créature incohérente et peut-être mauvaise… Tout cela, bien sûr, nous ramène aux Jekyll et Hyde de Stevenson (on l’a vu, l’un des deux personnages principaux se nomme justement Hyde).
Alors, outre ce réseau de références littéraires qui le traversent et, presque, le saturent (McAuley évoque aussi, entre autres, « Le Magicien d’Oz » de L. Frank Baum ou « La tempête » de Shakespeare, quand il ne se moque pas du motif de la quête dans les œuvres de fantasy), « Les diables blancs » vaut pour son tableau d’un futur proche où des conflits nucléaires limités ont eu lieu (Israël a lancé des missiles sur trois capitales arabes ; Inde et Pakistan se sont mutuellement atomisés), et où, surtout, un recours sauvage aux biotechnologies a ravagé des écosystèmes entiers, tableau qui fait la part belle à la description d’une Afrique défigurée, envahie par les multinationales, en proie à la violence, la corruption et la maladie, où les enfants sont plus fréquemment soldats qu’écoliers (mais ça, ce n’est pas de la science-fiction), et où des écologistes radicaux, l’arme au poing, combattent les « abominations » engendrées par la génétique, au nom du respect de la Création divine…
Une Afrique où les papillons portent sur leurs ailes le « logo bleu, rouge et blanc d’une célèbre boisson non alcoolisée ». Où, par suite d’une expérience visant à faire produire des polymères par des plantes qui a dégénéré en « maladie plastique », végétaux, animaux et hommes meurent, leur organisme fabriquant de façon anarchique des nodules de plastique. Où, en raison d’une infection virale provoquée par les USA et réduisant les arbres à l’état de flaques de « cellulose-9 » puis de croûtes dures envahissantes, la forêt tropicale a presque entièrement fondu.
Ajoutez à cela une écriture aisée et somptueuse, une narration nerveuse, au présent, ce qui supprime en partie la distanciation, des scènes de suspense parfois terrifiantes (la première rencontre avec les diables blancs est à cet égard une réussite), des personnages complexes, une inventivité débordante, vous obtenez un beau roman bien dense. Et hyperréaliste – hélas. Parce que ce monde-là est à nos portes. Et, quand même, ça fait froid dans le dos.

— P’tit Mot Terré

Éditions Robert Laffont, collection Ailleurs & Demain
568 pages – prix 22 €
ISBN : 2-221-10357-2

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