"Les Nuits Vénéneuses – Féerie pour les Ténèbres 2" de Jérôme Noirez

Deuxième tome du remarquable mais pas tellement remarqué « Féerie pour les Ténèbres », « Les Nuits Vénéneuses » nous dévoile la suite des multiples complots occultes qui se trament dans le Royaume et la manière dont une poignée de personnages hauts en couleurs tentent de s’y opposer. Au menu : de l’horreur encore et toujours, du délire à peine contrôlé, des péripéties épiques et de belles envolées lyriques. Bref, un deuxième tome dans la droite ligne du premier, tout en parvenant à être plus « rentre-dedans » et excessif. Notons également une illustration de couverture plus glauque et donc plus pertinente que sa devancière.

Là où « Féerie pour les Ténèbres » consistait principalement en un tour d’horizon halluciné d’un monde médieval-fantastique alambiqué et la présentation d’une variété de protagonistes caractéristiques des différentes cultures autochtones, le tout additionné d’une enquête à rebondissements, « Les Nuits Vénéneuses » délaisse (relativement) l’éparpillement pour un récit dense et nerveux et l’enquête policière pour une quête héroïque avec son groupe d’aventuriers aussi mal assorti qu’efficace. En ce sens, cet ouvrage satisfera davantage les amateurs d’heroic fantasy classique, que l’absence d’orientation clairement identifiable et la multiplication des lignes narratives du précédent tome pouvait rebuter. Le meilleur des deux mondes, pourrait-on penser. Cependant, avec un récit à ce point barré et prenant un malin plaisir à mettre les pieds dans le plat, il ne faut pas non plus trop rêver au succès commercial.
On retrouve avec plaisir Malgasta, la tigresse faite femme, Grenotte et Gourgou, la fratrie dévastatrice, Jobelot et ses piquantes ritournelles ainsi que le fraselé Mesvolu, véritable esthète du dépeçage. À eux s’ajoutent Ostre et Esbrofe, deux rudes chasseurs des Brohls mi homme-mi ours, Gamboisine, la belle féeuse du soleil et de la lune, Thopassion le pilote monomaniaque et Lentise, le pirate défiguré (ou plutôt « refiguré ») par le venin des lesches-méduses. Et en omettant d’en citer une bonne poignée.
À la rubrique dépaysement, on découvre avec émerveillement et moult effroi : la ville portuaire d’Aspe rongée par le mauvais alcool, les éléments déchaînés et le mystère de ses noyés mort-vivants ; les Brohls du Sud, cauchemar de verdure et de prédateurs gluants où le sol marécageux est aussi précaire que la santé mentale des inconscients qui s’y hasardent ; la cité enneigée d’Ando, capitale de la féerie et de la conspiration où l’apprenti féeur doit cumuler les bronchites pour apprendre à jeter ses sortilèges glaireux.
Si cette mise en bouche n’est pas assez évocatrice, sachez que ce deuxième tome a gagné en noirceur et épouvante. L’humour « rabelaisien », tel que précisé avec justesse par la quatrième de couverture, est certes toujours présent mais ne joue plus à jeu égal avec l’horreur, voire lui fait office d’étai pour submerger le lecteur sous un déluge de sensations contradictoires : prenez par exemple l’anecdote rocambolesque où un aspien aviné se « tape » un thon (littéralement) et essayez de voir si elle vous fait davantage ricaner que grimacer de dégoût. Qui plus est, l’auteur use de notre angoisse du morcellement corporel comme de la partition d’une sinistre symphonie : les personnages sont de plus en plus déstructurés et « surstructurés », les morts atroces pullulent sans faiblir. Enfin, il y a une nouvelle source de malaise. À la progression insidieuse de la technole, cette étrange invasion de déchets technologiques contemporains, s’ajoute dorénavant une pollution mentale dont est victime une partie de la population : visions de la Shoah, fantasmes de lynchages de minorités raciales, imitation de la propagande communiste révolutionnaire, reprise des thèses nazies… Tous les moyens sont bons pour troubler le lecteur. Et force est d’avouer que le procédé fonctionne à merveille.
Nous voici donc avec ouvrage aussi enthousiasmant et original que son premier volume, ce qui n’était pas une mince affaire. Vous ne trouverez ni demi-mesure entre ces pages – impétuosité et richesse en sont les maîtres mots – ni économie de sensations fortes. Ceux qui ont adoré son aîné, vénéreront celui-ci. Quant aux autres, ils ne savent pas ce qu’ils perdent.
Michaël F.

Éditions Nestiveqnen
350 pages – 20,50 Euros
ISBN : 2-915653-17-8

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