"Louisiana breakdown" de Lucius Shepard

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas. Vous croyez que j’exagère, ou que j’essaie de travestir un gros coup de paresse ?
Essayons ça : Un musicien en rupture de L.A. tombe en panne à l’entrée d’une ville nommée Graal, au fin fond de la Louisiane. Pendant que le mécanicien répare sa voiture, il va dans un bar, en prévoyant de chercher une chambre pour la nuit. C’est là qu’il rencontre Vida Dumars, la Reine du Solstice, et qu’il en tombe amoureux.
Mouais. Pas faux mais… inadéquat…
Essayons autre chose : Debout devant le panneau qui évoque irrésistiblement le test de Rorschach où deux visages face à face composent un calice, Jack Mustaine se demande si le fait de voir en premier l’un ou l’autre peut avoir un sens existentiel. En tout cas, Vida voit en lui au premier regard la Forme qui l’habite et qui la délivrera de Marsh, le pervers qui la hante. Mais Nedra Hawes, elle, sait que l’avenir de la ville est en balance, et que Mustaine est dangereux.
Pas clair ? Bon, je vous avais prévenus…
Shepard réussit à merveille à rendre l’entre-deux, à décrire en même temps le calice et les deux profils, si on veut. Il montre le monde animé, se créant sans cesse lui-même, par l’attention qu’il porte aux éléments de ce que nous croyons être des paysages. L’être humain reprend sa place de participant du monde, dans un échange égalitaire, sans plus être l’acteur unique se détachant sur une toile de fond inanimée. Cela donne à cet auteur un style à la fois lyrique et précis qui lui est propre, même si on peut penser à son propos aux romans de Garcia Marquez et aux ouvrages de Carlos Castaneda.
Bien sûr, les différents personnages qu’il met en scène ont un pied dans la réalité, mais n’en sont pas moins véritablement des forces élémentaires. Lire un texte de Shepard, c’est consentir à se laisser envoûter, emporter, par une masse souple et aérée qui ne vous déposera qu’à son heure, c’est consentir à se laisser saouler.
On comprendra de ce qui précède que certains détesteront l’expérience. Mais pour ceux qui aiment, quel trip !

— Mureliane

Éditions J’ai Lu
Genre : Fantastique
192 pages – 5,60€
ISBN : 978-2-290-00974-1

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