Monk n°1 "Rouge"

Alors que les webzines sont devenus la solution la plus abordable pour se lancer dans l’édition amateur et d’acquérir une audience large, gratuité et facilité de diffusion aidant, certains amoureux de l’objet livre persistent et signent dans la voie du fanzine qui se caresse et se hume. Parmi ceux-là, les vaillantes Léonor Lara, Sandrine B. et Virginie B. constituant l’équipe de Monk et qui ont décidé de présenter leur revue consacrée au Fantastique et au Merveilleux dans un bel écrin.

La première chose qui frappe lorsqu’on tient Monk entre les mains, c’est la sobriété esthétisante de la maquette et la qualité du papier et de l’impression. À ce point qu’on cherche où se niche le côté amateur et un peu brouillon du fanzine standard. Seul le sympathique collage de la vignette en papier glacé de l’illustration de couverture vient nous rappeler que nous avons à faire à des passionnées qui se débrouillent avec les moyens du bord, et non à une structure professionnelle. Monk serait-il le chaînon manquant capable de concilier le meilleur des milieux amateur et professionnel ? Voyons d’abord si son être est à la hauteur de son paraître.

Huit auteurs ont relevé le défi de ce premier thème aussi original que faussement généraliste. Huit auteurs et non des moindres : à part François Fierobe dont le nom n’est pas familier aux lecteurs de l’imaginaire, tous ont fait leurs preuves, que ce soit dans la fan-édition ou la publication professionnelle. Nicolas Bally, Marianne Lesage, Timothée Rey, Franck Ferric, Charlotte Bousquet, Justine Niogret et Estelle Valls de Gomis, cela frise le sommaire de luxe pour le premier opus d’un fanzine. Preuve en est qu’un thème d’appel à textes insolite et évocateur vaut un bon coup de pub. Quant aux illustrations, elles sont toutes signées Fablyrr qui met son pinceau sûr et très personnel au service de l’homogénéité graphique. Homogénéité que l’on retrouve dans le genre abordé par les nouvelles : du fantastique, encore du fantastique et rien que du fantastique.

Passée une préface concise et affûtée, nous débouchons sur la rubrique « Pages dérobées à la correspondance de… » où, à chaque numéro, un auteur rédige une lettre imaginaire à son personnage de roman favori. C’est ici Estelle Valls de Gomis qui se prête au jeu en adressant à Lestat, le vampire d’Anne Rice, le témoignage de son amitié pour ce qu’elle lui doit. C’est court, habilement tourné et profond. L’idéal pour entamer le fanzine d’un bon pied.

« La Mémoire de l’Orchidée » de François Fierobe :
Imaginez une drogue capable de faire voir temporairement la vie en rouge. Notre vision du monde serait-elle fondamentalement changée ? En pire ou en meilleur ?
François Fierobe, qui n’en est pas à ses débuts sur un tel sujet (il a plusieurs publications à son actif sur l’étude et le recueil de citations et d’expressions de couleurs), nous délivre un texte très visuel dont l’enrobage façon Edgar Poe n’est qu’un prétexte. Préparez-vous à une troublante plongée dans un univers monochrome aux cents nuances, qui vous fera cependant frôler l’indigestion de synonymes du mot « rouge ». Qui plus est, le deuxième effet de la drogue est tout aussi surprenant et inédit. Un texte maîtrisé et impressionnant, dans tous les sens du terme.

« Sang visage » de Nicolas F. J. Bally
Le rouge est souvent associé aux cauchemars. Ce n’est pas le narrateur de ce récit qui vous dira le contraire.
Une fois de plus, Nicolas Bally écrit du Nicolas Bally, avec ses qualités et ses défauts. Ses qualités : une prose décalée et poétique, et un univers onirique qui semble au lecteur à la fois étrange et familier. Ses défauts : la légère impression de déjà-lu et un texte trop court pour ne pas sembler évanescent.

« Krassnaïa » de Marianne Lesage
Mettez une touche féminine de rouge au cœur d’un récit noir et la fascination peut vite tourner à l’obsession mortelle.
Contrairement au rouge exubérant et immersif de François Fierobe, celui de Marianne Lesage est concentré. Il s’incarne dans une femme rousse, la mystérieuse Lilli, et dans la passion qu’elle inspire. Un récit qui mêle avec bonheur le roman noir et le fantastique ; une démonstration supplémentaire de la versatilité stylistique et de la puissance d’évocation de son auteure qui n’en finit pas d’envoûter ses lecteurs à chaque publication.

« Maître Sonælq est de sortie » de Timothée Rey
Dans une ville au accents steampunk, maître Sonælq s’offre une virée dans sa maison close favorite.
Pas grand chose à dire de ce texte bref, si ce n’est que la visite de maître Sonælq tourne aussi vite court que l’histoire qui le fait vivre. On survole rapidement un univers un peu exotique pour arriver à une conclusion pas vraiment surprenante. Le tout, s’il est d’une lecture fluide, risque d’être oublié aussi vite qu’il a été composé. Un récit que je qualifierais d’anecdotique et qui est en deçà de la production habituelle de l’auteur.

« No Man’s Land » de Franck Ferric
Deux prisonniers en cavale. Un désert aride et interminable. Et comme unique lueur d’espoir, cet éclat rouge à l’horizon, porteur de mille promesses. Mais n’est-ce pas un mirage ?
Une histoire qui éreinte et qui donne soif. Ajoutez au désert implacable des créatures étranges et un narrateur qui n’est pas des plus sympathiques, notamment avec le malheureux qui est enchaîné à lui, et vous aurez une idée du malaise distillé par le texte de Franck Ferric. Bien que cette nouvelle se contente du minimum syndical au niveau de l’élément de surprise et de la conclusion, elle devrait satisfaire les amateurs de récits d’atmosphère désespérés.

« D’or et de sang » de Charlotte Bousquet
Le rouge est aussi la couleur de la muleta qu’agite le torero pour exciter le taureau. Mais de quel sang sera le rouge qui coulera sur le sable de l’arène ?
Charlotte Bousquet nous entraîne dans un face à face poignant et violent. Contempteurs de la toromachie, je vous rassure : ce texte traite sur un pied d’égalité torero et taureau, dont chacun se révèle la proie de l’autre. L’élément fantastique est à mon sens le point faible de cette histoire, tant il peut sembler tiré par les cheveux. Mais la plume brûlante de l’auteure rend ce petit écart pardonnable.

« Les Autres » de Justine Niogret
Un monde en guerre, gris et froid. Un orphelinat apathique, gris et froid. Et il y a la narratrice, qui aspire à un peu de chaleur, qui aspire à savoir qui elle est au milieu des autres.
Voici l’histoire d’un monstre vivant au sein d’un quotidien monstrueux, d’une fleur aussi délicate que carnivore dans un univers d’indifférence. La narratrice de ce récit torturé cherche autant ses repères que le lecteur et, parce qu’il faut bien se raccrocher à quelque chose de concret, a-t-on d’autre choix que de s’identifier a elle ? Grosse erreur… Une nouvelle hallucinée et fichtrement malsaine où le style-scalpel et l’imaginaire baroque de Justine Niogret ne laissent aucun répit au lecteur. Tout n’est cependant pas parfait et l’on reste parfois perplexe devant le caractère abscons de certaines phrases.

« Double, rouge, impair et passe… » de Estelle Valls de Gomis
La rencontre de la Mort et d’un vampire. La Mort cherche à rencontrer son double, la Vie. Le vampire voudrait le repos éternel. Un marché entre les deux est-il possible ?
On termine le fanzine sur les mots de la même auteure qui l’a débuté et avec à nouveau le personnage du vampire (bien qu’il ne soit pas, ici, le protagoniste principal). Loin de l’aspect chaleureux de la correspondance avec Lestat, ce récit est essentiellement froid et contemplatif. Le style est étoffé, l’ambiance est très XIXème mais la trame souffre d’un certain manque de relief et d’originalité. On appréciera cependant son côté romantique suranné.

Au final, Monk tient ses promesses en nous servant un numéro très carré et amoureusement élaboré (pas une seule faute ou coquille qui dépasse). Si les nouvelles de ce sommaire sont parfois inégales, aucune n’est faible ou gratuite et l’ensemble est harmonieux à tous les niveaux. Bref, un exemple à suivre. Léger point noir à noter, cependant : le côté luxueux du fanzine a un prix. En l’occurrence : 6.90€ pour 64 pages. C’est un peu au-dessus de ce que propose la « concurrence », mais, comme dit l’adage, « Quand on aime, on ne compte pas. » Et je gage que nombreux seront les amateurs de littérature fantastique et de beaux ouvrages à aimer Monk.

Quant à ceux qui hésitent ou s’interrogent encore sur cette revue, je les renvoie au site dédié fort bien fait et informatif.

— Neocrate

Éditions Silenda
64 pages N&B (couverture couleur)
6,90 €
Trimestriel

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