« Morsure – Femmes de l’Autremonde I » de Kelley Armstrong

morsureÉlena, lycanthrope, rêve d’une vie banale auprès de son fiancé, un jeune homme bien sous tous rapports. La chose s’avère délicate compte-tenu de sa nature profonde. Les choses empirent lorsque le chef de sa meute l’appelle à l’aide. On a besoin d’elle pour lutter contre des loups-garous rénégats qui s’en prennent aux humains.
À ce qu’il semble, Kelley Armstrong est l’une des reines de la bit-lit, aux côtés de Laurell K. Hamilton. Pas impossible compte-tenu de la qualité de ce premier tome des Femmes de l’Autremonde, une série qui offre l’originalité de mettre en scène différentes héroïnes : louve-garou, sorcière, etc… Ce qui a l’insigne mérite d’éviter la monotonie – un comble en matière de fantastique – et l’un des risques d’un sous-genre riche en séries interminables.
Morsure, initialement prévu comme un one-shot, est en effet un sacré bon roman qui tord le cou à certains préjugés sur la bit-lit, même si l’on y retrouve sexe et romance (deux éléments cette fois remarquablement traités). Peu influencé par le modèle quasi universel Anita Blake (une héroïne, une narration à la première personne : les ressemblances s’arrêtent là), Morsure est aussi plus fantastique/horreur que fantasy urbaine, à la différence de la plupart de ses concurrents publiés en France. Les loups-garous vivent cachés dans un monde autrement normal, où règnent l’être humain et ses lois. Ils sont bel et bien une intrusion du surnaturel dans notre réalité, davantage que les simples éléments d’une réalité parallèle et intrinsèquement surnaturelle. Peut-être que cela évoluera au fil des volumes, mais c’est le cas ici. En ce qui concerne l’horreur, Armstrong n’y va pas de main morte sans jamais virer au gore ou au malsain. On peut parler, si tant est qu’elle existe ailleurs, d’une violence jamais gratuite, présente mais parfaitement intégrée à un univers en soi violent. Le monde des loups-garous n’est définitivement pas pour les fillettes.
Autre préjugé battu en brèche par Morsure : l’écriture réputée facile d’une bit-lit souvent associée au roman de gare (ce qui n’est pas à mes yeux péjoratif mais qui l’est assurément pour certains). Morsure, c’est de la très bonne littérature où l’histoire est parfaitement portée par un style souvent superbe. Sans doute aussi que Kelley Armstrong, qu’on imagine forcément très douée en V.O., est parfaitement servie par sa traductrice : Mélanie Fazi, l’une des grandes voix du fantastique français actuel. En tout cas, la lecture de Morsure est un régal !
De même, on apprécie que le drame prenne le pas sur l’humour souvent irritant et parfois vulgaire de la bit-lit standard. Morsure est d’une réelle profondeur, tant dans son exploitation d’un fantastique certes jamais révolutionnaire que dans le développement de ses personnages, tous attachants ou au moins intéressants. À commencer par une héroïne adulte, émouvante, forte d’un passé très riche et d’un présent compliqué. Qu’on en juge avec la mort de ses parents, sa vie d’orpheline ballotée d’une famille d‘accueil à l’autre, les abus sexuels dont elle a été victime enfant et, enfin, sa transformation… Plus passionnante encore, Armstrong nous décrit son hésitation entre sa nature de louve (le « call of the wild », pour citer Jack London) et son désir d’une vie normale… Lequel des deux l’emportera à la fin ? Autant d’éléments dramatiques qui sont d’une grande force et qui parviennent à dépasser le cliché.
Parmi sa « famille » lycanthrope, impossible de ne pas citer Jérémy, le chef de meute, au charisme palpable, ou Clay, l’amant loup d’Élena, qui évoque un peu le Spike de Buffy par son côté mauvais garçon . Les méchants eux-mêmes ne sont pas en reste avec le très classe Marsten (qu’on espère revoir) ou les impressionnants nouveaux loups-garous : des tueurs en série, un pédophile…, des pervers dangereux qui font même trembler le lecteur pour une héroïne qui sait pourtant se défendre.
Morsure, qui a peut-être influencé l’excellente Patricia Briggs, mérite le détour malgré sa longueur encore excessive. L’œuvre laisse augurer l’une des meilleures sagas d’un sous-genre foisonnant, où l’on trouve le pire (Jaz Parks) comme le meilleur (Mercy Thompson). Au-delà de la bit-lit, on peut parler sans crainte d’un petit joyau du roman de loups-garous.

Milady
536 pages – 8 €
ISBN : 978-2-8112-0257-6

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