Notes de Merveilles n°4

Notes de Merveilles (NdM pour les paresseux), est un jeune fanzine lyonnais qui se définit comme « à vocation littéraire » et est porté à bout de bras par son créateur/rédacteur en chef/nouvelliste Thomas Dumoulin. Depuis sa création il arrive pratiquement à s’en tenir à un rythme de parution mensuel, signe de la motivation et du travail de son concepteur. Deuxième élément remarquable : l’originalité de ses thèmes. Jugez plutôt : « Ces autres qui font nos rêves » pour le n°1, « Venise la Sérénissime » pour le n°2, « Metropolitan Cantus, une Ode au métro » pour le n°3 et « La capitale européenne au XIXème siècle » pour le numéro qui nous intéresse. Le fanzine accepte aussi des textes hors-thème, ce qui lui permet de remplir ses 60 pages sans trop de difficultés.

Je ne me prononcerai pas sur la présentation et la qualité d’impression du fanzine, n’ayant eu sous les yeux que sa version électronique. Disons que la mise en page, bien que classique, est efficace, que les nombreuses photos insérées entre les textes illustrent intelligemment le thème et que les dessins épurés de Marine Sarthe possèdent un petit charme nostalgique, à défaut d’être toujours réussis.

Examinons de plus près le contenu :

La journée d’un journaliste américain en 2889 de Jules Verne
Une première précision qui ne figure pas dans le fanzine s’impose : ne vous laissez pas impressionner par le nom de l’auteur de ce texte. La première version de cette nouvelle a été écrite par Michel Verne, le fils de Jules, sur une commande de son père, puis révisée par ce dernier. Michel en a ensuite fait une 3e version. Il y a donc bien plus de Michel que de Jules dans cette nouvelle et cela se ressent, le premier n’ayant pas le talent du deuxième.
Ce texte colle subtilement avec le thème puisqu’il nous permet de découvrir en creux la ville du XIXè siècle à travers sa projection mille ans plus tard (l’histoire a été publiée en 1889). D’une écriture austère et ayant affreusement mal vieilli, il dresse une liste d’optimistes progrès technologiques relatés par le richissime directeur du Earth Tribune siégeant à Centropolis, la capitale mondiale : aéro-cars sillonnant les airs, photo-téléphotes pour communiquer à distance par l’image, tubes pneumatiques sous-marins pour relier les continents à 1500 kilomètres/heure, voies larges de 100 mètres, maisons hautes de trois-cents, climat domestiqué… Plus que l’éventuelle pertinence de cette panoplie futuriste, il est à noter l’anticipation des Etats-Unis en tant que locomotive économique planétaire, la prémonition de l’accroissement du pouvoir des médias et la légère ironie de l’auteur vis-à-vis de cet avenir idéalisé.

Les Songes de Thomas Dumoulin
Thomas Dumoulin se sert de sa plume romantique pour nous plonger dans la Vienne du XIXème siècle et plus particulièrement au cœur de la nef enténébrée de la cathédrale Stephansdom. Une nouvelle on ne peut plus contemplative et mélancolique où l’on tremble avec le narrateur devant la noirceur de ses visions. Le style volontairement vieillot et ampoulé ne plaira pas à tout le monde mais on saluera la maîtrise de son auteur qui est parvenu à rendre son histoire aussi hantée que sa cathédrale.

Eireannach dunorgain de Ron Cliffden
Le titre est en gaélique, nous précise-t-on. Certes. Dommage que l’auteur n’ait pas songé à nous en proposer une traduction. La nouvelle traite des effets de la grande famine en Irlande. Mêlant habilement histoire, éléments de tradition celte et féerie, elle nous conte la lutte pour la survie d’un jeune irlandais chassé de ses terres par la faim et par les anglais. Ce récit ambitieux aurait gagné à être moins descriptif et à se défaire d’un style trop souvent universitaire (phrases longues, bardées de conjonctions, syntaxe plate et peu renouvelée…).

Vienne 1900 : le temps d?une exposition de Florence Dohan
La rubrique culturelle du fanzine. La plume fluide de Florence Dohan nous emmène sur les pas de Klimt, Schiele, Moser et Kokoschka, quatre peintres qui rêvaient de changer les mentalités et bousculèrent les normes picturales de leur époque. Sans être amateur de peinture, et encore moins d’art contemporain, j’avoue avoir été emporté par l’enthousiasme de l’auteure.

Le XIXème, de la ville moderne à la ville contemporaine de Aurélien Zaragori
La rubrique historique, maintenant. Aurélien Zaragori signe ici un article passionnant sur la transformation structurelle et l’agrandissement des villes européenne suite à la révolution industrielle. On y apprend entre autre l’origine du mot « banlieue », la cause première de l’élargissement des rues et artères dans les grandes villes, les modifications importantes apportées par Eugène Haussmann à la capitale française. Un modèle de concision et d’efficacité.

Pulsations de Sophie Dabat
Ce texte et le suivant sont des hors-thèmes. Ici, Sophie Dabat nous embarque dans une histoire fantastique très personnelle, une histoire que l’annotation en exergue désigne peu ou prou comme une métaphore du conflit entre la vie de travail et les aspirations profondes de tout un chacun. Et il faut bien reconnaître que le constat est plutôt amer et que ces petites fées qui nous hantent ne sont pas toujours bienveillantes. Un récit intense et bien mené mais dont le dénouement tombe à plat : le mail absurdement (involontairement ?) cynique qui fait office de conclusion n’est à mon avis pas à la hauteur du reste de la nouvelle.

Chrysalide de Florie Kong Win Chang
Une histoire qui reste assez proche thématiquement de la nouvelle précédente : les rêves y sont fantasmés comme des substituts à l’inconfortable réalité. L’auteure nous sert une fantasy onirique qui fait appel à tous nos sens et qui, malgré ou à cause de sa naïveté, n’est pas dénuée de charme. À réserver aux amateurs de prose contemplative peu regardant sur l’absence de trame.

Notes de Merveilles est un fanzine qui, malgré un rythme de parution difficile à respecter, une équipe très réduite et des thèmes inhabituels, tient bien la route. Il ne lui manque dorénavant qu’une politique de communication plus agressive s’il veut parvenir à attirer davantage de contributeurs (ce dont Thomas Dumoulin se plaint dans son édito) et ne pas rester dans la confidentialité. C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.

— Neocrate

Mensuel
64 pages, format A5
3 €
notesdemerveilles.free.fr

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