Oulifan 13 "Le Vaisseau des Destins Croisés"

Ce numéro 13, au delà du caractère hautement symbolique de sa numérologie propre, est le deuxième étage d’une fusée faisant office de vaisseau exploratoire d’un aspect bien particulier de la littérature fantastique et fantaisiste.

Selon des principes de contrainte littéraire hérités du « synthoulipisme », les auteurs se voient proposer la gageure suivante : choisir une ligne de 8 ou 9 cartes dans un tableau alignant des lames du tarot de Marseille, et écrire un conte en 8 ou 9 paragraphes, chacun illustré par la carte correspondante. L’inverse du principe auquel sont habitués les auteurs. Ici le récit s’appuie sur un enchaînement d’illustrations et non l’inverse.

Rappelons que le tarot de Marseille est composé de 78 cartes (comme tout bon jeu de tarot), réparties en 22 arcanes majeurs (telles l’Impératrice, le Soleil, le Monde, la Roue de Fortune…) correspondant aux actuels atouts et 56 arcanes mineurs répartis en 4 couleurs (bâton, épée, denier et coupe) ayant 14 valeurs possibles (1 à 10, valet, cavalier, dame et roi).

Certaines de ces cartes, en particulier les arcanes majeurs ou les figures, sont des illustrations richement composées, représentant généralement des personnages sis dans un décor, ce qui facilite le travail d’imagination. Les cartes numérales sont, elles, beaucoup plus frustres, offrant un véritable défi au talent créateur des auteurs qui se sont prêtés au jeu. Il est en effet bien plus difficile de partir d’une abstraction que d’une description figurative pour la transformer en un paragraphe de nouvelle.

D’autres contraintes sont aussi imposées aux auteurs putatifs : moins de 6000 caractères ; pas de références personnelles ou de références à l’actualité.

Et le résultat de tout cela me demanderez vous ? Est-il à la hauteur du défi ?
Reste t’il encore une place pour l’imagination lorsque l’ensemble de ces contraintes sont prises en compte par un auteur ?
Y a t’il ici des talents que n’auraient pas éconduits Le Lionnais ou Perec ?

Après le premier étage de ce « Destin des Vaisseaux Croisés » (Oulifan 2) qui avait permis à huit auteurs de relever le challenge en 1996, ce deuxième étage emporte avec lui huit nouveaux courageux pour cette nouvelle exploration de l’imaginaire (une des règles imposée par le professeur Duglo-bulle est qu’un auteur ayant déjà voyagé ne peut profiter d’une nouvelle escapade).

Le principe même des contraintes imposées semble conduire quelques auteurs à prendre du recul, à ne s’impliquer dans un récit qu’avec difficultés. L’appel à un conte plutôt qu’à une nouvelle paraît aussi une embûche complémentaire. Plusieurs des contes publiées sont le récit d’une histoire faite par un personnage, image d’une des cartes du tarot. Les auteurs qui ont fait ce choix m’ont donné l’impression d’être restés en marge, en retrait, frileux.

Mais il y a aussi des nouvelles merveilleuses, riches, délirantes ; des trésors d’imagination ! Il suffit de se laisser guider par ce vaisseau pour les découvrir.

« Histoire du mercenaire cupide » (Nicolas Grandemange)
C’est plus une nouvelle qu’un conte que propose Nicolas Grandemange. L’aventure d’un mercenaire de l’espace, racontée pour tuer le temps dans le salon d’un vaisseau spatial par un narrateur qui se révèle être le mercenaire lui-même, me laissera peu de souvenirs. Le style comme l’intrigue n’ont pas su m’accrocher.

« Les Frères ennemis » (Jean-Luc Coudray)
Jean-Luc Coudray, en nous racontant l’histoire de deux frères séparés lors du choc d’une comète avec leur monde – ce qui les a, chacun, rendu rois d’une demi-planète orbitant en sens contraire l’une de l’autre -, a réussi à créer un conte au sens premier du terme : faussement naïf, mais porteur d’une morale. Charles Trenet l’aurait-il lu, qu’il en aurait sans doute fait une chanson.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âne » (Michaël Fontayne)
Aimez vous Stanislas Lem et avez vous apprécié les aventures d’Ijon Tichy ? Si tel est le cas, ruez-vous sur cette nouvelle de Michaël Fontayne. Une véritable performance d’auteur qui prouve, s’il en était besoin, que les critères rigides imposés par l’exercice peuvent aussi donner naissance à de petites merveilles. Une recherche d’originalité qui s’appuie sur la mise en valeur de chaque détail des cartes illustrant ce conte. Je ne vous dévoilerai rien de l’intrigue, tant le plaisir est grand à la découvrir. Mais sachez que vous ne regarderez plus jamais les chiens robots et autres tamagoshi que l’on tente de vendre en cette période de Noël avec le même regard.

« Pas vu, pas pris » (Patrick Duclos)
Patrick Duclos a choisi un alignement où seule une des 8 cartes n’est pas une figure décorée. Bien que dans ces conditions le challenge imposé semble plus facile que celui relevé par les autres auteurs, le résultat m’a déçu. Le récit par un narrateur de quelques épisodes affligeants de sa vie manque d’humour pour être réellement mis en valeur. Ajoutez à cela le fait que les ficelles utilisées par l’auteur pour faire coller plusieurs paragraphes aux illustrations soient trop voyantes, et vous serez sans doute, comme moi, frustré à la lecture de cette nouvelle dont j’attendais mieux.

« Les gens sont méchants » (Menolly)
Un style frais, facile, faussement désinvolte. De l’humour à revendre, que ce soit au premier ou au deuxième degré. Une volonté manifeste d’utiliser au mieux les illustrations. Ce récit de Menolly mettant en scène un roi et une bergère pourrait paraître bien classique, si la génétique des coupes en argent ne s’en mêlait. Un conte à lire et à rire.

« L’Amoureux éconduit » (François Schnebelen)
L’histoire narrée par François Schnebelen démarre comme un conte classique pour enfant, mettant en scène un roi, qui aurait pu se prénommer Dumbo (vu l’usage qu’il fait de ses oreilles), à la recherche d’une reine digne de lui. Et elle se termine sur une chute inattendue qui rompt complètement avec l’esprit enfantin pour le transformer en une aimable plaisanterie.

« La Mémoire du guerrier » (Philippe Deniel)
Encore une nouvelle basée sur le récit d’un narrateur. Contrairement à « Histoire du mercenaire cupide » ou « Pas vu, pas pris », Philippe Deniel ne l’indique pas dès le début de sa nouvelle, s’offrant ainsi la possibilité d’un dénouement plus surprenant. Toutefois, le caractère très classique de cette nouvelle et du thème retenu m’a laissé sur ma faim.

« Les Trois Sabres » (Lucie Chenu)
L’histoire de trois armes blanches qui prennent formes humaines pour assouvir leur vengeance. Lucie Chenu livre ici, avec talent, un conte très original, s’achevant sur un dénouement et une morale que j’approuve, même si les mieux pensants diraient qu’elle est à consommer avec modération.

Si comme moi vous lisez cet Oulifan 13, et que le voyage dans lequel il vous entraînera vous plaît, alors n’hésitez pas : l’appel à texte reste ouvert, et il y a encore des places pour le prochain départ. Il suffit de réserver sur le site de l’Oulifan. Si le conte vous en dit…

— Lam’Rona

Oulifan
apériodique
perso.wanadoo.fr/solstare/fr/oulifan/
prix: 3 euros
36 pages (+ 4 de couverture, de couleur bleue)

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