Oulifan 14 & 15 – « Revenantes »

Ah ! S’il est des fanzines dont la critique frise la gageure, l’Oulifan est dans la liste de tête. Comment vous expliquer l’Oulifan ? Vous connaissez Solstare, le fascicule de la Nouvelle Académie de Science-Flexion, qui nous fait partager depuis une douzaine d’années les cogitations et trouvailles improbables d’une poignée d’auteurs aussi inspirés qu’espiègles ? Eh bien ! l’Oulifan c’est exactement la même chose, mais tout son contraire ! Pour résumer sauvagement : bien que les deux fanzines aient en commun leur rédacteur en chef / auteur / imprimeur (l’inénarrable professeur Duglo-Bulle) et l’essentiel de leurs auteurs, Solstare est plutôt dans la recherche de contenu alors que l’Oulifan tend vers l’expérimentation de forme.

En ce qui concerne les deux volumes de « Revenantes », les auteurs avaient pour contrainte de composer des nouvelles basées sur trois phrases bornes empruntées à des écrits de Sylvia Townsend Warner, de Karen Blixen et de Jane Austen et devant respecter le thème d’appels à texte auxquelles elles seraient soumises. Lorsqu’on sait que deux des phrases imposées se situent respectivement en début et en fin de nouvelle, on mesure toute la difficulté de la tâche. Dix auteurs ont malgré tout relevé le défi et nous ont servi les dix-huit textes constituant les Oulifan n°14 et n°15. Et si l’on ne peut qu’applaudir à l’audace de la démarche, on se demande inévitablement si le résultat aura un intérêt pour le lecteur lambda. Dans cette optique, faisons abstraction de la plus ou moins habile incorporation des contraintes au sein des textes et intéressons-nous seulement aux histoires en soi.

Le spectre de la propreté et la fille chat de Jean-Luc Coudray
Pas de (mauvaise) surprise du côté de cet auteur. Pour ceux qui n’auraient jamais posé un oeil sur ses lumineuses interventions dans Solstare ou Psikopat, sachez que la prose rigoureuse et minimaliste de M. Coudray gagne largement à être connue. D’autant qu’il parvient à faire passer un soupçon de sa philosophie sarcastique dans ces histoires d’un chambellan aussi immatériel que tatillon et d’une séductrice féline dont l’inaccessibilité est instrumentalisée par un moine en mal de transcendance.

Le Renouveau du revenant , La Revenante et le Poète et La Revenante et sa soeur jumelle de Nicolas Grandemange
Amis du récit à tendance contemplative, les nouvelles de Nicolas Grandemange sont faites pour vous. Si, comme moi, ce n’est pas votre tasse de thé, il est probable que vous ennuierez quelque peu à ces histoires au style élégant mais un soupçon languissant de cérémonie elfique de « réappartenance » d’une âme en peine, d’un rêveur sur les traces de son poète de grand-père et de soeurs jumelles victimes de la soif d’expériences scientifiques de leur père.

Un air de liberté d’Amandine Robin
Amandine Robin nous propose un petit conte de fantasy où les fées combattent les orcs grâce à leurs vertus ménagères. Classique dans son traitement et sans grande prétention, une nouvelle honnête aussi vite lue qu’oubliée.

Un dernier vers et Une saine éducation de Patrick Duclos
Deux textes intelligemment rédigés mais d’une qualité inégale. Autant « Un dernier vers », court récit plus narquois que parabolique d’un artiste maudit qui parvient tout de même à réussir (involontairement) sa sortie, fait mouche, autant « Une saine éducation » tourne à vide en nous racontant l’histoire improbable et laborieuse d’un frère et d’une soeur mystifiés par un peintre énigmatique.

Le Ramoneur de fantômes et Vampi-Romantica de Bernard Majour
Restons dans le domaine de l’étrange avec les deux textes de Bernard Majour : le ramoneur de fantômes est ce piquant spécialiste du récurage ectoplasmique qui joue de sa ruse comme de sa duplicité tandis que Vampi-Romantica narre la fronde d’une statue d’éclats de miroirs désirant protéger un chat des caresses de la brume (!). Des histoires à la fois envoûtantes et absconses (la palme revenant à Vampi-Romantica et son onirisme surréaliste) dont il est difficile de savoir si elles vous parlent plus qu’elles ne vous intriguent.

Le départ des fées, Châteauroute et Janet et les hommes en noir de Marcel Divianadin
Marcel Divianadin est certainement le plus fidèle (et le plus actif) auteur-collaborateur du professeur Duglo-Bulle. Il n’est donc pas surprenant qu’il nous livre ici trois textes. Les habitués reconnaîtront sans peine ses intonations goguenardes et désabusées tout au long de ces récits d’exode de fées devant l’urbanisme galopant des hommes, d’un ministre et de son conseiller à la chasse aux chats-garous, et d’une fille voulant sauver le fantôme de sa mère d’exorcistes régulateurs ; et certains, tels que moi, en resteront sur l’impression mitigée du « bien, mais peut mieux faire ».

La crypte de songes de Ronan Ledevin
Voici la surprenante histoire d’une équipe de fées qui s’improvisent nettoyeuses d’âmes pour que perdure le cycle de réincarnation des elfes. L’auteur développe une mystique riche et insolite en guise de background à un récit progressif. Le tout s’achève sur un combat épique et un petit poème. Plutôt audacieux.

Une fille têtue et Le complexe de Cendrillon de Menolly
Deux des plus belles réussites de ces recueils. Menolly, non contente d’intégrer les phrases imposées et leur style à la perfection, nous offre deux histoires réjouissantes et pimpantes : la première, pour laquelle j’ai une légère préférence, nous narre l’infortune d’un peintre que vient visiter un fantôme impatient de s’installer chez lui ; la deuxième est le conte cruel d’un père et de sa souffre-douleur de fille, où le rêve se révèle plus puissant que la force brute.

Quand on veut tout oublier de Nicolas Bally
Reconnaissable entre mille, la patte à la fois mélancolique et ironique de Nicolas Bally illumine ce récit de détectives à la recherche d’un nom de chat et en butte à la rouerie de leur cliente. Un texte jouissif et décalé qui est sans conteste le plus délirant des deux fascicules.

Le heurt du réverbère de Lucie Chenu
On ne se méfie jamais assez des réverbères. Après un choc violent contre l’un de ces pièges à flâneur distrait, le narrateur se retrouve mystérieusement à la merci d’une femme-lionne, puis impliqué dans un conflit opposant chats et chiens. Hallucination ou réalité ? Le lecteur aura tout loisir de se poser la question, passé la dernière ligne de cette attachante histoire.

Dans l’ensemble, et bien que desservis par une indifférenciation de thème et de ton qui lancine un peu à la longue, voici deux recueils d’une bonne tenue. Qui plus est, ils sont agrémentés des délicieux dessins de Sébastien Gollut, et leur maquette irréprochable ainsi que leur qualité de présentation (une caractéristique des fascicules édités par le professeur Duglo-Bulle) représentent un atout indéniable. Un bémol toutefois : cette cuvée d’Oulifan tend un peu trop à la littérature pour littérateur. On s’amuse bien entre auteurs, certes, mais il n’est pas certain que beaucoup de lecteurs se prennent aussi au jeu.

— Neocrate

Oulifan
apériodique
perso.wanadoo.fr/solstare/fr/oulifan/
prix: 3 €
40 pages

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