"Panique à l’université !" de Neal Stephenson

Paru en 1984 (donc l’un des premiers ouvrages de Stephenson ?), ce roman inclassable bouleverse la chronologie connue (en France) de l’auteur de Zodiac, L’âge de diamant, Le samouraï virtuel et Cryptonomicon. Il n’empêche qu’il s’agit, déjà, d’un vrai « foutoir », au sens estudiantin (et stephensonien…) du terme. Tout l’univers déjanté et tordu, baroque et excessif, foisonnant, halluciné et surexcité de Stephenson est déjà là, en germe.

Y a-t-il un scénario ? Pas vraiment, hormis l’implosion prévisible de la Mégaversité, cette caricature extrapolée d’un complexe universitaire américain (sans doute inspiré de souvenirs personnels de l’auteur, imagine-t-on). Dans les faits, le décor n’y est qu’exceptionnellement l’amphi ou la salle de cours, mais avant tout son arrière-boutique : chambres, couloirs, salles de douches, cafeteria, ateliers, sous-sols, etc. Dans le Plex, cette sorte d’arche de Noé navigant dans un cataclysme permanent, se croisent une galerie de personnages masculins ou féminins, occupés à tout – et en général au pire, comme de détruire bâtiments et installations par tous les moyens y compris les armes à feu – occupés à tout, donc, sauf semble-t-il à leurs études. Baroque, grotesque, sans queue ni tête, succession carabinée de blagues de potaches sans foi ni loi (des étudiants, vraiment ?) adeptes du bizutage à outrance et de la destruction gratuite et systématique, on se demande où mène cette suite de sketches enchaînés selon une logique exclusivement chronologique – en fait non : il y a aussi celle du « pire », de la surenchère dans le désastre.
Malgré la collection Lunes d’encres, s’agit-il vraiment d’un roman de SF ? On y croise certes un rail gun (lanceur électromagnétique à supraconducteurs) bricolé au petit bonheur dans les sous-sols avec trois bouts de métal et quelques planches, des rats mutants, des jeux vidéos (mutants eux aussi) et divers gadgets bizzaroïdes et improbables, parfois dangereux, voire radioactifs, tous issus du délire imaginatoire et burlesque de Stephenson. Mais peu importe : SF ou non, on subit le déluge et on s’amuse comme des fous, tant ce délire jubilatoire est foisonnant de trouvailles burlesques tout azimut, aux limites du crédible… et souvent au delà, d’ailleurs, proche de l’onirique, ou du cauchemar éveillé.
On doit cependant mentionner quelques faiblesses : un scénario minimal, pour ne pas dire inexistant, éclaté tel un puzzle ; une certaine difficulté à suivre l’auteur, tant son écriture sous acide est foisonnante et déjantée, donc épuisante pour le lecteur ; et, surtout, cette surenchère constante, y compris verbale (compensant le scénario ?) dont l’excès finit par dépasser le projet initial, voire le détruire (pour autant qu’il y en ait eu un ?). Dans un premier temps, tant pis pour le scénario, ou son absence : le plaisir de lecture est là – si l’on parvient à s’accrocher au manège ! Mais vers mi-parcours, on finit par se lasser sérieusement et accélérer le rythme de lecture, dans l’attente de consistance. Ce qui ne suffit pas, hélas, à masquer la surenchère en surcharges, en surlongueurs et en loufoquerie. Bref, c’est du Stephenson tout craché, avec tous ses défauts. On lui pardonne presque tout, ne serait-ce que pour son écriture réjouissante digne d’un John Varley survolté… sauf d’y avoir mis largement une bonne centaine de pages de trop qui ne passent vraiment pas.
Biff

Denoël, Lunes d’Encre, janvier 2004
d’après Neal Stephenson : « The big U », 1984
ISBN : 2.207.25389.9
Prix 23 euros
Illustrateur : Benjamin Carré

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