"Royaume-Désuni" de James Lovegrove

On ne peut pas dire que Ken Morris soit heureux en ménage. On ne peut pas en dire davantage de Moira, son épouse. Et, de toutes façons, on ne peut pas vraiment dire que les habitants de Downbourne soient tout à fait heureux non plus. C’est vrai que le confort n’est pas tout mais, dans ce coin d’une Angleterre totalement dévastée par les missiles de la Communauté Internationale, il n’en reste rien. On se débrouille sans électricité, sans eau courante, sans télévision, sans… On vit de débrouillardise et de troc. Fen cultive soigneusement son jardin et l’enseignement qu’il donne aux enfants lui est payé en menus services.
C’est dire à quel point les villageois apprécient les quatre festivals qui rythment l’année où l’on brûle les vieilles planches des magasins désormais abandonnés, où l’on boit du tord-boyau vraiment artisanal et où l’on danse en s’échangeant des potins.
Justement Fen en a parlé avec le maire, Michael Hollingbury, ou l’Homme vert, comme il aime être perçu, avec ses habits verts, ses cheveux et sa peau teints en vert, tout vert.
Joli clin d’œil aux personnages du folklore, qui ne meurent jamais tout à fait dans l’inconscient collectif et affleurent très vite dès que le besoin s’en fait sentir.
Toutefois, si l’on ne sait rien des raisons (du moins de ce Pari malchanceux) qui ont conduit l’Angleterre au ban du monde, sinon qu’elle avait un gouvernement incompétent désormais refugié « provisoirement », et juste à temps, dans une île plus fortunée en même temps que les riches pouvant se le permettre, on en sait bien les conséquences prévisibles.
En théorie du moins.
Ainsi, lorsque Fen est parti pour s’amuser, seul puisque Moira s’y refusait, ne s’attendait-il pas plus que les autres à une « descente » des Bulldogs de Londres. Ni à cette explosion de violence, ni au courage de l’Homme vert, qui en mourut. Une expédition destinée à enlever les plus jolies femmes du village… Et Moira, ayant suivi Fen après réflexion pour le seul plaisir de l’ennuyer, en a finalement fait partie.
Alors malgré un bref soulagement égoïste, Fen pourrait-il ne pas partir à sa recherche ?
Mais les quelques heures qui séparaient Downbourne de Londres aux temps (bénis ?) de l’automobile et du pétrole sont devenus des jours, voire des mois.
Et durant tout ce temps, après avoir cherché à fuir, Moira essayera de tirer le meilleur parti possible du peu de dignité qu’elle aura réussi à conserver.
Anticipation sociale mais traitée avec un humour dont la légèreté n’exclut pas le message sur les changements d’une société moderne soumise à la pénurie. Quant aux destinées individuelles, l’auteur souligne combien elles relèvent du caractère de chacun plutôt que de ses choix puisque, heureux ou malheureux, ils ne pèsent guère sur le devenir des personnages.
Une lecture réellement plaisante, et donc un plaisir à partager.

— Hélène

Éditions J’ai Lu
598 pages – 9,40€
ISBN : 978-2-290-02292-4

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