« Siècle d’enfer » de Frédéric Castaing

siecle enfer« Ils sont venus me chercher à midi, après notre match contre ceux du bâtiment C. » C’est comme ça que commence Siècle d’enfer, roman difficile à catégoriser. Le narrateur — on ne connaîtra jamais son nom, aussi appelons-le Vendredi, c’est le pseudonyme qu’il se choisit — est un jeune homme qui a vécu toute sa vie, du moins aussi longtemps qu’il s’en souvienne, dans un « camp. » Quelle sorte de camp ? Difficile à dire ; on sait tout juste qu’il y a appris à nager, au point de participer à des compétitions, et à jouer aux jeux vidéos, suffisamment pour gagner sa vie en aidant de riches étrangers dans des jeux en ligne. Il y a aussi acquis la vocation d’écrivain.
En l’occurrence, « ils » sont venus le chercher pour le libérer. Relâché dans un monde violent et exubérant, où la pauvreté la plus extrême cohabite avec la bourgeoisie la plus absurde, Vendredi va graviter dans le monde des associations, participer bien malgré lui à des luttes de pouvoir, et peut-être apprendre qui il est.
Dit comme ça, ça fait un peu bateau. Ce n’est pas grave. Car au fond, ce qui est intéressant dans Siècle d’enfer, ce n’est pas son histoire. Plutôt la trame. Et le style.
La trame : c’est un futur proche, peut-être vingt ans, pas plus. Sans doute moins. En tout cas, c’est d’un futur dystopique dont il s’agit là, un monde où tout ce qui va mal dans notre société (le roman se situe en France, principalement à Paris) est accéléré, exagéré, multiplié vingt fois. Les pauvres sont très pauvres, et nombreux ; les riches sont très riches, et rares ; les syndicats obsolètes se sont transformés en associations militantes aux noms bien-pensants, « anticapitalismedurable.com » ou « Économiesolidaire », et bien sûr « Gagnant-Gagnant le Train de la Relève », qui veut donner une nouvelle chance aux victimes des délocalisations en les expatriant en Europe de l’Est, où de nouvelles usines s’installent quotidiennement. C’est souvent sarcastique, parfois drôle, plus souvent grinçant. Castaing a l’humour noir, méchant. Il gratte là où ça fait mal, et tout le monde en a pour son grade, depuis les patrons voyous jusqu’aux militants bobos, en passant par les intellectuels fats : le musée d’Orsay revend ses chefs-d’œuvre anciens pour acheter des sculptures modernes et ridicules ; les salles d’expositions égyptiennes du Louvre servent le soir à des cours de tango.
Le style : nous avons là le journal intime de Vendredi. Lequel, malgré son ambition d’être le nouveau Flaubert, est un piètre narrateur : le verbe est cru, la langue est pauvre, les descriptions au mieux elliptiques. Vendredi ne s’embarrasse pas de détails : s’il voit quelqu’un portant un béret, il va simplement écrire « un béret est au coin de la rue ». Souvent il fait des raccourcis, omettant par exemple de dire que des personnages arrivent avant d’expliquer ce qu’ils font. Le résultat est déroutant au premier abord, mais très dynamique, très immersif ; on est directement plongé dans l’imaginaire du héros, dans ses rêves et dans sa conception de la réalité, qui n’est pas particulièrement rose (l’un de ses premiers actes d’homme libre est de se payer une prostituée). À cet égard, le roman m’a beaucoup fait penser à Voyage au bout de la nuit de Céline ; référence assumée puisque la première phrase en est recopiée par Vendredi, excédé par son incapacité à écrire son roman.
Dans tout ça, il y a quelques longueurs ; le fin mot de l’histoire n’est guère surprenant – il n’y a guère que Vendredi pour ne pas l’avoir deviné – et, généralement, l’intrigue sur les origines du héros m’a laissé froid. Pour autant, j’ai beaucoup aimé ce Siècle d’enfer, grâce au regard sans concession qu’il porte sur nos travers et surtout grâce à l’impressionnante maîtrise dont fait preuve Frédéric Castaing dans son art.

Éditions Le Diable Vauvert
336 pages – 18 €
ISBN : 978-2-84626-203-3

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