« Totale angoisse » de Brigitte Aubert

totale angoisseLa cannoise Brigitte Aubert est une figure attachante du polar français, qui œuvre aussi à l’occasion dans l’horreur et la littérature jeunesse. Toujours avec un égal bonheur semble-t-il.
Son attachement à l’horreur et au thriller, voire au gore, n’a rien d’artificiel : il semble évident que cette passionnée de cinéma connaît et apprécie les classiques américains du genre. Publiées dans une collection policière, au Seuil, la série des Ténèbres (deux volumes) traite du thème des mort-vivants, tandis que « Mortelle Riviera » est aussi saignante qu’hilarante. L’humour semble essentiel aux yeux de Brigitte Aubert. Et il faut reconnaître que ses livres peuvent être fort drôles sans pour autant que cela nuise à à leur punch.
Après le succès de Scènes de Crime, toujours chez Thierry Magnier qui a eu l’excellente idée de publier des recueils de nouvelles pour la jeunesse, Brigitte Aubert sort aujourd’hui Totale Angoisse. Dix nouvelles très bien écrites, qui passsent de l’horreur au polar ou à la science-fiction. À part peut-être dans deux ou trois textes, Aubert a clairement décidé d’écrire pour la jeunesse comme elle peut le faire pour les adultes. Elle n’est pas du genre à prendre les ados pour des imbéciles ou pour des innocents, et n’hésite pas à appeler un chat un chat. Ses textes peuvent être très durs, voire franchement violents à l’occasion, et pourront donc être lus avec intérêt par un public adulte. D’ailleurs, comment traiter des sujets aussi graves que la guerre autrement ? Ceux qui ont vu et apprécié le magnifique Tombeau des Lucioles comprendront.
Si « Essoès », « Une oreille absolue » ou « Planetarium » (la nouvelle S.F) sont moyennement convaincantes, bien qu’indéniablement sympathiques, Totale Angoisse comporte aussi deux petits chefs d’ œuvre comme « La falaise » ou « L’asile ».
« La falaise » narre la façon dont un passeur mafieux se débarrasse (en les égorgeant et en les jetant d’une falaise) d’immigrés clandestins après voir empoché leurs économies. Le héros, un petit voyou qui se découvre des scrupules, est attachant. Comme souvent dans le recueil, il y a un réel suspens et une parfaite utilisation du décor. Le sujet est traité avec toute la force qu’il réclame.
« L’Asile », qui évoque vaguement une pièce célèbre du grand-guignol (d’après Edgar Poe), mélange avec une habileté incroyable l’horreur (tous ces cadavres mutilés par des fous furieux ) avec le récit de guerre. Une nouvelle sinistre et sans happy-end, sans aucune concession au public jeunesse. Les gosses meurent aussi chez Aubert.
Toujours dans l’horreur, mais de façon plus légère et référentielle, « Horroad movie » est un hommage réussi au cinéma américain du genre où un couple de psychopathes tombe sur un loup-garou. Comme dans l’angoissante « Tri sélectif » où une gamine a fort à faire avec un faux jardinier mais vrai tueur en série, l’écriture de Brigitte Aubert est plus qu’efficace. Dès les premières lignes, on est prisonnier de l’histoire qu’on ne lâche plus avant le mot fin. L’auteure semble être aussi à l’aise dans la forme courte que dans le roman.
« Dernier appel » est quant à lui un texte quasi fantastique au final d’une absolue noirceur, qui rappelle un peu Ambrose Bierce (« Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek »), tandis que « Le conte défait » détend un lecteur bien stressé avec ses braqueurs qui ne sont autres que Pinochio et la petite sirène !
Totale Angoisse est la preuve qu’on peut écrire pour la jeunesse en captivant aussi les adultes. Les enfants, et plus particulièrement les ados, ne sont malheureusement pas, dans la réalité, à l’abri des douleurs et des traumatismes de la vie. Il serait donc illusoire de leur bâtir un îlot artificiellement préservé dans la littérature ou le cinéma qui leur est plus spécifiquement destiné. Oui, on peut aborder des thèmes aussi forts et éprouvants que la guerre ou les passeurs de clandestins dans un bouquin pour les jeunes, avec toute la violence et le désespoir nécessaires (et absolument pas gratuits en l’occurence). Brigitte Aubert en fait ici la démonstration magistrale. Elle n’épargne pas ses lecteurs, et ils peuvent lui dire merci.

Éditions Thierry Magnier
9,50 €
ISBN : 978-2-84420-770-8

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