"Un peu de ton sang" suivi de "Je répare tout" de Théodore Sturgeon

On peut considérer Un peu de ton sang comme une histoire de vampire. Mais attention, on ne parle pas ici de la créature surnaturelle chère à Bram Stoker, mais plutôt du psychopathe vampire, le meurtrier fétichiste du sang rendu célèbre par des tueurs en série du calibre du Boucher de Hanovre ou du Vampire de Düsselldorf (immortalisé au cinéma par Fritz Lang puis Robert Hossein).
Un peu de ton sang est donc un court roman d’horreur psychologique qui trace le portrait d’un malade mental tenaillé par une soif de sang qui le contraint à tuer.
George, le tueur fou en question, est relativement attachant, avec son passé douloureux (les mauvais traitements subis enfant) et ses rares bons côtés (les relations qu’il entretient avec l’unique femme de sa vie). Certains auront beau jeu de pointer du doigt le cliché que serait l’enfance malheureuse des psychopathes. Et pourtant, si les enfants battus ou violés sont évidemment très loin devenir tous des sadiques ou des violeurs, il n’en est pas moins vrai qu’une très grande majorité de tueurs en série ont connu une carence affective précoce, bien souvent accompagnée de sévices. Peut-être sont-ils devenus à leur tour des tortionnaires parce que toute résilience leur est impossible et qu’ils restent à jamais prisonniers des mêmes schémas violents. L’ histoire d’amour avec une fille un peu simple de son village, même si elle comporte des aspects peu ragoûtants, n’en est pas moins émouvante, notamment par le dévouement de la jeune femme elle-même. Là encore certains ironiseront sur ce point de Un peu de ton sang… Pourquoi donc ? Après tout, l’Étrangleur de Boston vouait un amour sincère à son épouse et fit preuve de beaucoup de tendresse avec sa fille handicapée. L’être humain est tellement complexe que tout semble possible.
Un peu de ton sang n’est pas un psycho-thriller, à l’image de ceux d’un génial Robert Bloch à la même époque. Un peu de ton sang ne cherche pas à faire naître le frisson, l’angoisse ou la peur. C’est un texte subtil, assez inclassable (et l’on comprend l’étonnement dont Steve Rasnic Tem témoigne dans une intéressante postface), une sorte d’étude sur un meurtrier obsédé par le sang. C’est aussi un texte qui distille un malaise indéfinissable. Peut-être par son côté réaliste pourtant nié avec malice dès l’introduction (accentué par la forme même du récit : correspondance entre psychiatres, tests psychologiques, témoignage du tueur). On croirait lire un cas authentique qui pourrait figurer dans l’un des passionnants bouquins de Stéphane Bourgoin, lui-même expert en tueur en série… et en pulps. Theodore Sturgeon s’est vraisemblablement très bien renseigné sur le sujet.
Au premier coup d’oeil, Un peu de ton sang pourra paraître un peu fade à ceux qui auront lu et apprécié, sur des sujets voisins, Le vampire de Ropraz du Goncourt Jacques Chessex ou le méconnu chef d’oeuvre Dans mon Dedans de Sandra Vo-Anh, peut-être inspiré par le terrifiant Vampire de Sacramento. Des romans extrêmes qui n’épargnent rien au lecteur des perversions de leurs anti-héros, là où Sturgeon, maître reconnu du fantastique et de la S.F, choisit la suggestion. Peut-être aussi parce que le roman date de 1955… Aujourd’hui, et depuis les phénomènes gore et splatterpunk, les auteurs ont souvent une approche plus hard du psychopathe.
Le livre contient aussi Je répare tout, une nouvelle à l’envoûtante noirceur. Je répare tout est une très belle histoire d’amour (désespérée car à sens unique) qui, évidemment, se termine très mal. Une certaine idée du romantisme sombre.
Il semblerait, à lire un passionnant Journal du Cabinet Noir (in Le professeur et l’ours en peluche, février 2000, Manitoba/Les Belles Lettres), que Théodore Sturgeon se soit passionné pour des personnages d’anormaux isolés par leur différence. Des êtres solitaires nés dans un monde qui n’est définitivement pas pour eux, à l’image des personnages dérangés de Un peu de ton sang et Je répare tout.

— Patryck Ficini

Éditions FolioSF
212 pages
ISBN 978-2-07-039612-2

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