Univers et Chimères n° 2 « La Passion »

Un « énorme » numéro 2 sur le thème de la passion.
Jugez-en plutôt : 157 pages ; 21 nouvelles ; un entretien avec chaque auteur et chaque illustrateur ; un essai « philosophique » de Nathalie Labrousse sur la passion dans les littératures de l’imaginaire ; une présentation du personnage de Salomon Kane de Robert Howard ; une critique musicale du dernier disque de Nicholas Lens ; une présentation des deux romans « la parabole du semeur » et de « la parabole des talents » d’Octavia Butler ; un raton laveur… oups, non pas de raton laveur.
Autant dire qu’il vous faudra une imprimante rapide et une bonne ramette de papier si vous souhaitez, matériellement, profiter de ce numéro.

Une autre (désagréable ?) surprise est que, pour ce numéro sur la passion, l’équipe d’Univers et Chimères a jugé préférable de classer « pour adultes » certaines nouvelles.
Je sens d’ici poindre la lubricité dans votre regard et le doux parfum de la luxure se répandre autour de vous. Des émules de P.J. Farmer auraient donc collaboré à ce numéro sur la passion ? Et bien non ; c’est raté. Il y a peu de chance pour que ce numéro finisse en Enfer. Et pour une revue de l’Imaginaire, il fallait oser inventer la stigmatisation de certains textes par un « pour adultes », dès que le texte est un peu « gore ». C’est feindre d’ignorer que les jeunes lecteurs pratiquent quotidiennement des « Doom Like ». A ce train-là, le politiquement correct a de beaux jours devant lui.

Et dans tout cela, me demanderez-vous, y a t’il des univers à explorer, des chimères à apprivoiser, des passions à partager ?
Je vous invite, pour répondre à cette question, à pratiquer de la manière suivante ; lisez chaque nouvelle, regardez chaque illustration, et demandez-vous ce que leurs auteurs ont bien pu répondre aux deux questions suivantes :
– qu’est-ce que la passion selon vous ?
– d’où vous est venue l’idée de cette nouvelle / illustration ?
Allez consulter les bonnes réponses dans les pages d’entretien avec les auteurs et illustrateurs (ce n’est pas toujours facile, puisqu’ils sont classés par ordre alphabétique et non par ordre d’apparition à l’écran).
Si comme moi, vous obtenez moins de 2 bonnes réponses, c’est que la passion ne vous habite pas ou qu’elle n’habite pas ce numéro. Et comme je pense être un passionné…

Reste que si peu de textes ont réussi à m’atteindre, ceux qui l’ont fait ont su me toucher, m’émouvoir, bref me passionner.

« Intérieur nuit »
Léo Lamarche nous propose un récit bien posé, sur une histoire manquant malheureusement d’originalité, qui comporte de plus quelques longueurs.
J’avoue m’être demandé le rapport entre la citation mise en exergue et la nouvelle. J’avoue aussi m’être demandé pourquoi cette nouvelle avait eu droit au « pour adultes ». Parce que cadavre il y a ? A ce compte-là, il faudrait interdite les diffusions de Derrick.

« Je suis mort pour plusieurs filles »
Le titre laissait espérer bien plus que ce succédané de nouvelle.
Le style de Nicolas Bally est simple, facile, trop facile. Il laisse croire au lecteur qu’il va l’emmener dans une promenade passionnante… Mais de passion, point. Juste la facilité.
Il est difficile de jouer de cette facilité lorsque l’on met en exergue « Je crois que c’est pour ça que je vous aime tant ; vous êtes tellement crédules. Prêts à croire n’importe quoi, pour peu que l’histoire vous plaise. » Ici, l’histoire ne m’a pas plu ; mais peut-être ne suis-je pas assez crédule ?

« La Rivière »
L’histoire d’un conte bien peu original. La narration qui devient de plus en plus impersonnelle avec l’avancée du récit, et le style que je trouve un peu ampoulé, ne m’ont pas aidé à m’immerger dans cette rivière. Reste une très belle illustration de ce thème classique. Il est dommage que Léonor Lara ne nous ait pas plutôt fait partager sa passion de l’Irlande.

« Coup de foudre »
Mi-conte philosophique, mi-nouvelle, le récit de Jean-Michel Calvez hésite jusqu’au bout entre deux voies. Serait-ce parce que, comme celui de Nicolas Bally, il débute dans un train ? Ces univers d’origine ferroviaire me paraissent bien prosaïques, et ce « coup de foudre » relève plus du tortillard ahanant sa vapeur que du TGV saturé d’énergie électrique.

« Partie remise »
Un très bon texte, rythmé, dynamique, d’où sourd, enfin, la passion.
Philippe Halvick arrive, par des phrases courtes, des mots simples, des descriptions minimalistes, à nous faire partager cette histoire d’un Frankenstein moderne, cette histoire d’un amour qui se prolonge au delà de la mort.

« Une passion au-delà du temps »
Catherine Scholler nous entraîne dans une valse à 4 temps, histoire d’amour douce-amère, passant du présent aux passés, puis à nouveau au présent. Curieusement, cette nouvelle n’est pas marquée du sceau de l’infamie (« pour adules ») alors que le deuxième mouvement l’aurait sans doute mérité.
Cette histoire, si elle est classique, est ici fort bien traitée. Le dernier chapitre, en particulier, jouant sur le double caractère temporel du personnage de Nadine, permet à l’auteure de donner toute la mesure de son talent.

« Epilogue »
« Ayant lu la nouvelle de sa mère, Axelle Scholler a eu l’idée d’en écrire une suite… » : et quelle excellente idée a eu Axelle Scholler !
Raconter le récit de la Nadine d’Une passion au-delà du temps » à travers le regard sa fille Ségolène donne une force incroyable à cet « épilogue ». Et le moindre talent d’Axelle n’est pas d’avoir su rajouter une motivation passionnelle au personnage de Ségolène. Ces deux textes s’enrichissant mutuellement, il est indispensable des les lire en continuité.

« Je suis né dans plusieurs villes »
A l’inverse de « Je suis mort pour plusieurs filles », la qualité et l’originalité de ce récit repose avant tout sur le style de Nicolas Bally. De la confrontation de l’imaginaire et du réalisme quotidien jaillissent souvent les textes les plus passionnés et les plus passionnants. Celui-ci, même s’il parait déroutant au premier abord, en est un. A moins que ce ne soit l’exergue de Boris Vian, choisi par Nicolas, qui l’a inspiré ?

« Une tache sur le trottoir »
Une très courte nouvelle de Patrick Eris, qui a tout juste le mérite d’ouvrir au lecteur une porte sur son propre imaginaire. Rien n’est dit, tout est suggéré ; cela sera t’il suffisant pour vous passionner ?

« Providence »
Un style lourd, une histoire sans crédibilité qu’Inbadreams nous raconte au travers de la correspondance qu’adresse un étudiant en première année de fac à ses parents en chimiothérapie. Ce texte, inspiré tant de la mythologie grecque que de celle du Ring, m’est apparu bien long, et tellement truffé d’invraisemblances que j’en ai perdu le fil de ma lecture.

« Cendres »
Un démarrage lent, banal, quelconque. Un style économe, simple, presque dépouillé. Tout cela, François Névo le met en oeuvre pour nous entraîner vers une déclaration d’amour finale où le mot « passion » prouve et trouve toute sa force.

« Demande en mariage »
Avez-vous vu « Trouble Every Days » de Claire Denis avec Béatrice Dalle ? Si oui, cette nouvelle vous en rappellera forcément le scénario. Si non, vous serez peut-être moins déçu que moi. Reste que le style de Lady Tamara pur, limpide, presque clinique convient parfaitement à cette nouvelle ecrite au scalpel.

« Le sillage rouge sang »
Aimez-vous Brahms ? Non, ce n’est pas cela ! Aimez-vous Dick ? P.K. Dick. SI tel est le cas vous retrouverez avec plaisir ses traces dans cette nouvelle de Li-Cam. Sinon, vous serez sans doute désorientés à la lecture de ce long texte, au style parfois déconstruit.

« Mon modèle »
Un très court texte de Lilly V, dont je me demande encore ce qu’il fait dans ce numéro d’Univers et Chimères. L’illustration m’est apparue vulgaire, renforçant ce jugement négatif.

« Voyage céleste d’un marchand de petits pois »
Le patron d’une usine de petits pois, ancien chef du personnel à la section « vidange et opercule », pris de la folie des grandeurs, décide de devenir Empereur des Sélénites. Joaquim Hock nous livre un conte de la même veine que « Les habits neufs de l’empereur », naïf et simple. Quant à savoir qui est passionné, ou ce qui est passionnant, je cherche toujours.

« A l’angle de la 34ème rue »
Une idée originale de Michaël Moslonka, qui donne un récit bien construit. Cela manque toutefois de souffle.

« Le mot dit »
Un récit doux, tendre, mélancolique qui ne m’a pas laissé indifférent.
Une nouvelle tout en finesse de Menolly, où le rythme des phrases et le choix des mots accompagnent le lecteur vers une fin à la fois triste et joyeuse.

« Ogoun Ferraille »
Un texte de Jean-Marc Ligny, déjà paru en 2001, et donc revu et corrigé, que l’on sent travaillé, ciselé, poli jusqu’à l’extrême. Un luxe de détails descriptifs, des références bibliographiques et cinématographiques à la pelle, quelques facéties assez plaisantes (tel le nom du directeur d’école président de la section locale du Mouvement pour le Retour du Renouveau Moral). Laissez vous emporter par ce récit d’une frustration adolescente, vous ne le regretterez pas.

« Au boulot »
Antoine Lencou nous offre une nouvelle de SF qui éclaire ce sombre numéro d’Univers et Chimères de son humour. La « passion » d’un robot de nettoyage pour son travail est hilarante. Un vrai moment de détente.

« Lui »
Autour du thème mystique de « la passion », Yves Boucaud-Maitre nous distille un futur évangile selon Judas. Un texte où la rigueur descriptive s’associe à la chaleur des sentiments pour nous aider à comprendre toute la détresse du personnage.

« Les Esthètes »
Une magnifique nouvelle dont la complexité nécessitera peut-être une deuxième lecture. Joëlle Wintrebert manie une écriture au pinceau, utilisant toute la palette de son talent, pour nous offrir ces « Esthètes » qui m’ont rappelé, par leur qualité et leur désenchantement, la « Saison de grand cru » de Kuttner et Moore.

Lam’Rona



Univers et Chimères
périodicité : annuel
univers.chimeres.org/
webzine (PDF couleur de 157 pages A4)

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