« Vide qui songe » de Peter F. Hamilton

vide qui songe copieLe 36ème siècle sera religieux ou ne sera pas.
Ethan, le nouveau Conservateur ecclésiastique de la théocratie du Rêve Vivant, fort de son influence sur des dizaines de mondes, s’apprête à lancer le plus grand pèlerinage jamais conçu à l’assaut du mystérieux Vide sis au cœur de la galaxie. Ce Vide, qui a inspiré les songes du Rêveur Inigo partagés par des milliards d’adeptes, abriterait la promesse d’une existence différente, en tout cas plus intense et spontanée. De quoi éveiller l’intérêt de citoyens blasés par la banalisation de l’immortalité et de l’abondance offerte par la technologie. Mais ce pèlerinage à haut risque ne fait pas l’unanimité, ni au sein des divers décideurs de l’ANA (l’Activité Neurale Avancée) qui se contrecarrent au moyen de super agents spéciaux, ni parmi certaines espèces alien, vieilles et rouées ou jeunes et impétueuses, qui craignent le déclenchement d’un bouleversement galactique.
Il ne manquerait plus qu’un deuxième Rêveur vienne ajouter son grain de sel et qu’Inigo refasse surface…
Que le 36ème siècle soit religieux ou pas, une chose est sûre : il ne sera pas économe en batailles épiques, personnages hauts en couleurs et catastrophes planétaires.

Pour ceux qui n’auraient pas croisé le chemin de l’une de ses sagas, Peter F. Hamilton est un romancier remarquable par plusieurs aspects : il ne sait pas faire court (sa trilogie « L’aube de la nuit » avoisine les 3000 pages en version originale et a été publiée en sept volumes en France); il aime métisser extrapolations ultra-technologiques et considérations métaphysiques, voire mystiques ; ses futurs prennent le contre-pied d’une SF traditionnellement de gauche, étant empreints d’aspiration à la réussite individuelle et de défiance vis à vis du socialisme; enfin, il est l’auteur de SF anglais qui vend le plus d’ouvrages dans le monde.
« Vide qui songe », qui s’annonce comme le premier tome de la Trilogie du Vide, s’inscrit dans la continuité historique de la Saga du Commonwealth, sa série précédente également publiée par Bragelonne. L’écart entre les deux séries étant de 1500 ans, on peut penser que la lecture de la première est dispensable. Cependant les gens étant virtuellement immortels, au moins sous forme post-physique, et réincarnables à volonté, l’auteur use de cette astuce pour employer à nouveau certains de ses anciens personnages sans trop prendre le temps de s’étendre sur leurs faits passés. Le lecteur avide d’informations exhaustives n’aura plus qu’à remettre la main au portefeuille.

Difficile de donner un bref aperçu d’une œuvre aussi foisonnante que « Vide qui Songe ». Comme à son habitude, Hamilton multiplie les personnages, les intrigues et les lieux. Du côté des protagonistes principaux, nous suivons les péripéties d’Aaron, le surhomme génétique oublieux de son employeur et de son passé, qui, avec l’aide de l’imprévisible ex-Conseillère du Rêve Vivant Corrie-Lyn, a pour mission de retrouver le Rêveur Inigo et de démontrer qu’en matière de scènes d’action aucune surenchère n’est impossible. On notera aussi Amarinta, une jeune entrepreneuse qui cherche à se faire une place au soleil sur Viota, un des mondes extérieurs aux confins de la zone de Libre Échange, et dont la sexualité insatiable et euh… imaginative ne se borne pas à revisiter tout le catalogue des fantasmes masculins. Ajoutons pèle-mêle Troblum, le scientifique, aussi obèse que geek, à deux doigts d’une découverte qui pourrait attirer bien des convoitises, Ethan, le Conversateur du Rêve Vivant qui fait un peu office d’épouvantail avec sa folie des grandeurs, le Livreur, un banal terrien père de famille dont la double vie consiste à jouer les espions à l’autre bout de l’univers, et Justine, de la dynastie des Burnelli, née au XXIème siècle et dont la personnalité a été réinjectée dans un corps pour représenter l’ANA, cette assemblée d’entités post-humaines gouvernant le Grand Commonwealth. Sans oublier le fil rouge de ce roman : l’histoire dans l’histoire que composent les rêves d’Inigo. On y découvre Edeard, l’apprenti modeleur dont la vie mouvementée sur l’énigmatique planète Querencia au cœur du Vide occupe un bon quart du roman. Ce récit est d’autant plus à part qu’il s’aventure du côté de la fantasy en en reprenant les principaux ingrédients : l’époque aux accents médiévaux, le jeune orphelin qui se découvre des pouvoirs messianiques, le maître sage et désintéressé, la romance avec l’amie d’enfance, la quête initiatique et un certain manichéisme à l’endroit des forces antagonistes, qu’il s’agisse des méchants aux motivations très sommaires ou des pesanteurs d’une société qui peine à découvrir le libéralisme. Même si cette histoire parallèle est des plus réussie avec son exotisme, ses rebondissements et ses thèmes fédérateurs, elle est aussi celle où le propos de l’auteur frôle plusieurs fois la démagogie en cédant à la caricature. Cela étant, le jour où Peter F. Hamilton vire sa cuti et passe du côté des continuateurs de Tolkien, il est à parier qu’il n’aura pas de difficultés à devenir l’auteur de fantasy anglais qui vendra le plus d’ouvrages dans le monde.
Nous voici donc avec un roman de Hamilton qui, à défaut d’éviter de sombrer parfois dans la facilité, respecte parfaitement son cahier des charges : de l’action, de l’humour, une petite touche d’originalité, de grands espaces et ce sens pragmatique du récit propre à l’auteur. Ce n’est certes pas cette saga qui le réconciliera avec les partisans d’une SF d’essence humaniste mais même si vous n’arrivez pas à brider votre sens critique il est peu probable que vous regrettiez le voyage.

Éditions Bragelonne
Traduction : Nenad Savic
568 pages – 25 €
ISBN : 978-2-35294-207-8

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