« Vision aveugle » de Peter Watts

vision-aveugleAmateurs de SF pure et dure, à vos marques. Une lecture qui n’est cependant guère aisée sans de solides connaissances dans le domaine. Il est d’ailleurs fort indiqué de lire, d’abord, les notes publiées en appendice que l’auteur estime propres à nous « convaincre qu’il n’est pas cinglé ou, à défaut, juste de [nous] intimider suffisamment pour que [nous] ne le [répétions] pas ».
Le livre proprement dit moitié-relations de voyage, moitié-journal, est dû à Siri Keeton, un synthétiste. Non qu’il soit né ainsi, mais une moitié du cerveau lui ayant été ôtée dans l’enfance pour guérir une épilepsie, il a dû grandir privé de toute empathie, mais en développant d’autre facultés censées compenser. Siri est donc capable de déchiffrer les visages et de raisonner sans aucune implication émotionnelle. Un témoin parfait donc. C’est à ce titre qu’il a été embarqué sur le Thésée, vaisseau envoyé à la découverte d’une menace extra-terrestre.
Une pluie d’étoiles qui s’est avérée, au final, être un mitraillage photographique de la planète, et qui n’aurait peut-être jamais eu lieu si, des décennies durant, l’humanité n’avait envoyé des signaux à travers l’univers, justement en espérant une réponse. Ce qui en dit long sur l’espèce.
Au demeurant, Siri n’est pas plus « spécial » que ceux qui sont embarqués avec lui. Une linguiste dont les personnalités multiples se manifestent à tour de rôle ou selon les circonstances. Un cyber-biologiste qui use des machines comme d’extensions. Une militaire, sans doute pacifiste, mais dotée d’une armée de drones obéissants. Le commandant enfin, un homo vampiris, dont l’espèce, éteinte depuis longtemps, a été reconstituée en raison de ses capacités exceptionnelles.
Siri Keeton est donc chargé d’adresser ses observations à la Terre. Mais, au cours du long voyage pour lequel eux-mêmes et une équipe similaire de remplaçants ont été placés en hibernation, l’intelligence artificielle qui dirige le vaisseau a modifié leur trajectoire.
Quel est l’objet inconnu, donc menaçant, qui a été découvert dans la ceinture de Kuiper ? Vaisseau ennemi ? Voilà une situation qu’il va falloir évaluer en prenant le moins de risques possibles. Toutefois, tout est risque devant l’inconnu.
C’est là un roman extrêmement ambitieux dans son propos. Si l’auteur, biologiste marin, traite habilement de la rencontre avec une forme totalement inconnue de pensée, il entend également s’attaquer au fonctionnement de l’esprit et aux rapports entre conscience et intelligence. Une abondante bibliographie lui permet d’étayer une histoire crédible, mais celle-ci, bien que parfaitement servie par son traducteur, Gilles Goullet, ne comporte pas ce recul nécessaire à la clarté du propos. Hormis pour les vrais amateurs, elle n’offre donc pas un attrait tel qu’on prenne le temps d’une relecture complète.
Les retours sur soi-même de Siri, qui ponctuent la lecture, n’en sont pas moins intéressants. Depuis son enfance avec un père bienveillant, mais lointain et une mère qui, ne s’accommodant ni de son couple ni de la « différence » de son fils, finira par se réfugier dans un paradis virtuel. Sa tentative de relation avec Chelsea, plus « humaine » quoiqu’elle aussi modifiée (nous sommes dans un futur où les enfants sont rectifiés selon les besoins). Et même ses rapports, tels qu’il les perçoit faute de pouvoir les sentir, avec les autres membres d’équipage. C’est dire qu’il ne reviendra peut-être pas plein d’usage et raison de ce long voyage, mais, du moins, parfaitement lucide sur les motivations de ses commanditaires.
Les amateurs de SF pure devraient être ravis même si l’illustration de couverture a toutes les chances d’attirer plutôt ceux d’horreur/fantastique.

Éditions Pocket
439 pages – 7,90 €
ISBN : 978-2-266-19756-4

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