Eclats de Rêves n° 6

Voici le sixième opus d’Eclats de rêves, un numéro d’autant plus attendu qu’il a failli ne jamais voir le jour. Je rappelle brièvement que les concepteurs du fanzine avaient décidé de mettre les clés sous la porte mais que, surgie de nulle part tel un improbable deus ex machina, une nouvelle responsable a empêché in extremis le naufrage. Ce numéro est donc plutôt un numéro de transition dans le sens où son sommaire a été établi par l’ancienne équipe et sa conception finalisée par la nouvelle (la même mais chapeautée par une coach à poigne). Et si j’évoque ce détail, c’est parce que les transitions ne sont jamais faciles et que cet opus hésitant n’a pas trouvé grâce à mes yeux. C’est d’autant plus dommage que ce numéro était athématique et aurait donc pu être l’occasion de découvrir des auteurs et des univers originaux. Non pas que les auteurs ne soient pas lâchés, au contraire pour certains, non pas que les textes proposés manquent de personnalité, mais l’amateurisme des textes qui prédomine ici gâche l’ensemble. D’ailleurs si on était mauvaise langue, on pourrait se demander si le fait qu’il manque la quasi-totalité des biographies des auteurs n’est pas un signe en soi. Tout n’est pas perdu néanmoins : les illustrations sont aussi belles que pertinentes et quelques nouvelles sortent du lot. Quant aux autres, disons qu’elles seront toujours utiles à édifier le lecteur et à lui montrer ce qu’il ne faut pas faire.

Prélude de Kazouine Houlam
Premier enseignement : tes premiers textes de jeunesse jamais tu ne publieras.
Prélude est l’exemple type du premier essai en matière d’écriture de nouvelles : surabondance d’adjectifs, phrases à rallonge, personnages manquant d’épaisseur, chute se voulant surprenante mais qui ne parvient qu’à être incongrue.
L’auteur n’ayant que 17 ans, on peut aisément lui pardonner ces quelques imperfections et reconnaître le potentiel sous-jacent dans cette tragique histoire sur fond de fantasy de deux orphelins qui n’ont vraiment pas de chance dans la vie. Il aurait été préférable cependant d’attendre que la prose de Kazouine se charge de plus de maturité et de profondeur pour l’éditer.

La Prison de Marc Metziger
Deuxième enseignement : les idées d’auteurs connus de copier tu éviteras
Vous avez lu Rita Hayworth ou la Rédemption de Shawshank de Stephen King (dans l’excellent recueil « Différentes saisons »)? Ou peut être vu son adaptation cinématographique « Les évadés » avec Tim Robin et Morgan Freeman. Vous vous souvenez notamment de l’anecdote de cet homme qui a vieilli en prison et qui perd son statut et sa raison de vivre le jour où on le libère ?
Et bien, voici pratiquement de la même histoire.
Et s’il s’agit d’une coïncidence, la vie est vraiment mal faite.

Ars Nova de Karim Berrouka
Hop ! Une petite pause pour souffler. Voilà une histoire qui remplit son rôle. Bien fichue et distrayante. Un conte cruel et ironique à propos d’improbables extra-terrestres mélomanes et de leurs victimes humaines. Pas le meilleur texte de l’auteur parce qu’il manque de souffle, voire de conviction, mais une sympathique parabole déjantée sur la relativité de l’Art et de sa perception.

Rêves brisés de Patrick Duclos
Troisième enseignement : des paraboles absconses tu te garderas.
Un texte très court et très « impressionniste ». Et très peu clair.

L’avenir au conditionnel de Laurent Sauzé
Quatrième enseignement : des clichés jamais tu n’abuseras.
Un texte uchronique hésitant qui part un peu dans tous les sens et dont le ressort dramatique tourne de manière trop évidente autour de sa chute. Non seulement la façon dont l’uchronie est présentée est ultra-classique, mais encore la cause postulée de cette Histoire parallèle est aussi stéréotypée que sujette à caution.
Et personnellement, je suis sûr que Judas a été victime d’une diffamation.

Dernier train de Lucille Richarte
L’histoire d’un mort vivant, d’un vivant mort et d’un vendeur de sandwiches SNCF, toute en retenue et en étrangeté. Jusqu’au dernier moment, on a l’impression qu’il va se passer quelque chose. Et bien non.
Néanmoins, le texte est fluide et maîtrisé. Dommage qu’il manque de consistance.

Que d’eau de Frédéric Gaillard
Cinquième enseignement : si tu n’as pas d’idées, n’importe quoi tu n’écriras pas.
Sans conteste l’histoire la plus « plus » du fanzine : la plus longue, la plus barrée, la plus tirée par les cheveux, la plus « free-style », la plus incohérente, la plus excessive, la plus freudienne, la plus dispensable, la plus incontournable. Vraisemblablement écrite d’un seul jet, peut-être sous psychotropes, sûrement sans l’aide de l’hémisphère gauche (siège de la raison et de la conscience analytique). Il s’agit d’une impossible histoire de lune envoyée par un trou noir éteindre le soleil sur fond de cataclysme terrestre. C’est inracontable et encore moins facile à critiquer.
Si c’est du second degré, c’est génial. Sinon, c’est une daube sans nom.

Hautes neiges de Annette Samec-Luciani
Sixième enseignement : de tes histoires, tes fins tu soigneras
Un texte prometteur ayant pour cadre la rude montagne hivernale et où le narrateur s’égare au propre comme au figuré. Malheureusement, l’histoire vire à un onirisme baroque et s’achève de manière tellement obscure qu’on se demande s’il s’agit d’un basculement brutal dans le genre fantastique ou bien d’une métaphore sophistiquée.

Eclats de Plume de Renée Doumergue
Une divagation en prose sur l’écriture, qui se joue des lettres et des mots pour mieux être lue entre les lignes. Un bel exercice de style servi par une plume fluide et précise, sans jamais être lassante.
Habituellement, pas le genre de texte que je prise mais je vais faire une exception avec celui-là. A mon sens, la plus belle réussite de ce fanzine.

Derrière la porte de Yannick Peignard
Une porte fermée : qu’est ce qu’il peut y avoir de plus irrésistible et angoissant pour un enfant ? Nous voici avec un texte fantastique qui puise habilement sa matière dans nos peurs enfantines et qui nous tiendra en haleine jusqu’à la dernière seconde.
La fin aurait cependant mérité d’être plus percutante.

Feu Hyporion Molin de Pierre Van Malaerth
Un peu de science-fiction pour terminer. Pierre Von Malaert nous livre l’histoire sans éclat d’un homme désabusé pris en étau entre un monde oppressant et une épouse tyrannique. Jusque dans sa mort, cet anti-héros sera poursuivi par la malchance.
Un conte pathétique plutôt insolite mais qui forme un rafraîchissant contrepoint à toutes ces histoires de héros sans failles et de sauvetages du monde.

En résumé et en usant d’un euphémisme, ce numéro de EdR ne marquera pas durablement le monde du fanzinat. Cependant, si j’ai trouvé son contenu plutôt faible, je reste heureux d’avoir eu le contenant sous les yeux en sachant qu’il a failli ne jamais voir le jour. Le phénix est passé à deux doigts du retour aux cendres, laissons lui le temps de s’enflammer à nouveau.

— Neocrate

Eclats de Rêves
Trimestriel
eclatsdereves.fr.st
60 pages ; 3,50 euros

Cenlivane

Ecrivaine, éditrice aux Vagabonds du Rêve et rédac'chef de la Tribune, directrice de Nice Fictions

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